Dans un monde en perpétuel mouvement, la danse demeure l’un des langages les plus profonds du corps et de l’âme. Pour Agathe Djokam Tamo, danseuse professionnelle camerounaise, le corps ne se limite pas à un simple outil d’expression : il est un véritable projet de vie, un espace à penser. À travers ses créations, elle explore les fragilités intimes, les héritages corporels et les possibilités de réparation. Dans cet entretien, elle partage sa démarche artistique, mêlant résilience personnelle, réflexion sur la condition du danseur au Cameroun et quête d’un geste juste.
Vous affirmez que le corps est le premier projet à comprendre, entretenir et investir. Comment cette conviction influence-t-elle votre manière de créer et de danser aujourd’hui, notamment après le décès de votre mère ?
Mon corps est le premier récepteur physique de mon vécu, qu’il soit voulu ou non. C’est l’instrument qui reçoit les mots cachés derrière chaque réalité et restitue ce qu’il contient. Cette approche, en cohérence avec ma démarche artistique Djibi-Badjep et mes réflexions actuelles, donne à chaque geste – comme un son issu de mon corps-instrument – une richesse nourrie par les situations et réalités quotidiennes, attendues ou inattendues. Je crois que c’est dans la sincérité des gestes simples du quotidien que réside la beauté du mouvement : essuyer ses larmes, s’allonger, se lever, faire son lit, saluer, marcher, consoler…
La perte de ma mère, un événement profondément douloureux, a bouleversé ma perception de la “résilience” et du “courage” véritables, tout en interrogeant les raisons pour lesquelles je danse. Mes gestes se libèrent désormais au-delà de ma volonté et s’accordent à la symphonie de cette étape fragile de la vie. Cela redéfinit mes mouvements et mon regard sur l’art en général.
Dans cette traversée du deuil, la danse semble devenir une forme de thérapie. Comment votre pratique artistique vous aide-t-elle à structurer ce chaos intérieur et à transformer la douleur en geste ?
Sauter à la corde, parfois en larmes lors de ces matinées de deuil — d’abord pour mon père, puis mon aîné, et aujourd’hui ma mère — est devenu un geste répétitif, mais aussi un processus intérieur face aux épreuves extérieures. Le geste naît d’une intention ou d’une pensée intime ; de là émerge le mouvement. J’évoque ici la mobilité de mon cœur et les pages écrites de ma vie. En lâchant la corde, comme on relâche un tourment intérieur, il me reste cette vibration dans les paumes, qui me pousse soit à contenir en caresse, soit à expulser en contraction.
Aujourd’hui, chaque geste me nourrit, m’édifie, me fortifie. Par les relâchements ou les chutes, je m’accorde aussi le droit de « faiblir » de temps à autre. Et parfois, après 30 minutes de sauts à la corde suivis de 15 minutes de danse intense, les larmes sèchent sous la consolation du vent, et un sourire finit par habiter mon expression corporelle.
Pensez-vous que la danse est aujourd’hui reconnue au Cameroun comme un outil de soin, de transformation ou de reconstruction personnelle ? Sinon, que manque-t-il selon vous ?
Pour considérer la danse comme un outil de soin, il faut d’abord comprendre la raison de ce besoin et savoir comment l’utiliser à bon escient. Quand, dans des festivals de danse, certains corps pleurent ou que des spectateurs posent de nombreuses questions après une performance, cela révèle clairement un effet de soin, de transformation ou de reconstruction.
Un plus grand intérêt, venant de tous les milieux, serait bénéfique. Cela permettrait de mieux investir dans la danse et de propager ses valeurs thérapeutiques, transformatrices, génératrices de confiance, de capacité, et profondément humanistes.

Comment percevez-vous l’évolution de la danse contemporaine au Cameroun ces dernières années ? Quels sont les défis auxquels font face les artistes chorégraphiques ?
L’évolution de la danse au Cameroun avance lentement, mais avec engagement. Les pionniers du secteur ont laissé un héritage précieux par leur dévouement et leurs compétences, qu’il faut reconnaître, interroger et faire évoluer en phase avec les réalités actuelles.
De nombreuses compagnies et artistes – X-trem Fusion, La Caverne, Sn9per Crew, Pipo, Audrey Fotso, Marion Pounde, Nancy Nko, Philippe Bille, Philippe Ondoa, Ekilibro Noah, Tchina, La Cabane de la Danse, Zora Snake, Naoule, Fallkart, All School, Junior Boogy, RoseTune, André Menounga, l’association culturelle Conni-Dzing, Alima Rolland, Landry Obama, Simon Brice Moussi, Donna Bayong, Nelly Badang, Maxwell Ntepe, Fanny Abega, l’association Mekongo, John Franc, Larissa Ebong, Bobo Ulrich, pour n’en citer que quelques-uns – marquent l’audace de faire évoluer la danse dite contemporaine.
L’essor des danses hip-hop au Cameroun révèle aussi un langage corporel fort, souvent en phase avec l’expression actuelle des jeunes, entre adolescence et âge adulte. À côté, les danses dites urbaines (comme avec la Cie Arsène Etaba) et patrimoniales/traditionnelles (Merlin Nyakam, La Calebasse, Patrie’Art, Stan Anye, Fleurs de Lotus, Lucas Essomba, cie Bantous, The Performers, Sylviane Efouba, cie Les Cauris…) complètent ce paysage riche.
Les défis concernent surtout la production, l’accompagnement, la diffusion des œuvres et la qualité des propositions artistiques, dans une perspective de concurrence ou de présence affirmée, au niveau national et surtout international.
Vous parlez du corps comme d’un pont entre ce qui vit et ce qui se vit. Quelle place accordez-vous à la mémoire et aux émotions dans vos performances, et comment les transmettez-vous sans tomber dans le pathos ?
La mémoire se loge dans l’intention de la performance, dans la manière dont le corps investit l’espace, le temps, l’énergie, et se connecte au public. C’est une transposition de la mémoire de l’environnement où le corps évolue, avant comme après la scène. L’émotion, quant à elle, naît de chaque geste selon l’intention qui le porte. Elle insuffle la vie au mouvement, donne accès à sa dimension organique, relative et humaine. C’est une base essentielle de ma démarche artistique. Par la sincérité du propos et la sensibilité du corps, je fais confiance à ce lien possible entre la vérité de mon expression et l’imaginaire du spectateur – ce subtil acteur de ce qui vit et de ce qui se vit.
Dans votre parcours, y a-t-il eu une création ou un moment de scène qui a redéfini votre rapport au public ou à votre identité artistique ?
Oui, le saut à la corde. Cet objet est devenu indissociable de ma présence scénique et de mon vécu quotidien. Il dépasse sa fonction matérielle pour devenir une part de ma danse, une part de moi-même. J’ai d’ailleurs écrit : « Par le saut à la corde, je créerais une connexion entre mes différentes créations. C’est une manière traditionnelle d’aborder et de vivre l’instant présent avec mon public, un moment secret et particulier entre moi et mes interlocuteurs. »
Quel rôle la pédagogie ou la transmission joue-t-elle dans votre pratique ? Envisagez-vous la formation comme un prolongement naturel de votre démarche artistique ?
Je préfère parler de transmission. Je transmets autant que possible, avec les moyens qui se présentent à moi. À travers des ateliers basés sur ma démarche Djibi-Badjep, des masterclass, des discussions publiques ou plus intimes avec d’autres corps – dansants ou non – je partage, je donne.
Je m’ouvre aussi à des échanges avec des nièces, neveux, adolescents, parents, personnes âgées, femmes engagées, veuves, orphelins, personnes vulnérables… Et surtout, j’interroge. J’apprends des autres, je remets en question ce que je crois savoir, ce que mes gestes peuvent laisser dans le temps. Je cherche à comprendre comment et pourquoi ma danse peut devenir un outil de guérison, d’inspiration, de motivation…
Julien Tohoundjo / Dekartcom – Juillet 2025

