VODUN HWENDO : LA BIENNALE DE OUIDAH CHANGE D’ÉCHELLE ET REDÉFINIT SON AMBITION CULTURELLE

Depuis son lancement en 2022, la Biennale de Ouidah s’est progressivement imposée comme l’un des projets culturels les plus pertinents du paysage béninois. À la croisée des arts contemporains, des spiritualités Vodun, de la mémoire atlantique et des circulations diasporiques, l’initiative avait déjà dépassé le format classique du festival artistique.

Mais l’annonce récente d’un changement de nom et d’orientation marque une inflexion plus déterminante encore. Désormais rebaptisée VODUN HWENDO, la biennale prévue pour se tenir du 12 au 16 Août 2026, affirme vouloir devenir « une plateforme curatoriale transatlantique dédiée à l’étude des esthétiques et narratives dans une perspective décoloniale ».

Le déplacement sémantique est significatif. Il ne s’agit plus seulement d’organiser des expositions ou des performances autour du Vodun comme patrimoine culturel ou source d’inspiration artistique. Le projet ambitionne désormais de produire du discours, de structurer une pensée curatoriale et de faire de Ouidah un espace international de recherche, de création et d’interprétation des mondes afro-atlantiques.

Comment percevoir dans le contexte béninois actuel, cette évolution ?

LE VODUN COMME SOCLE CULTURELLE STRATÉGIQUE
Le repositionnement de VODUN HWENDO intervient dans un moment particulier de l’histoire culturelle du Bénin. Depuis plusieurs années, les autorités béninoises ont entrepris une revalorisation assumée du patrimoine endogène, avec une place centrale accordée au Vodun.

Le retour des trésors royaux d’Abomey, la transformation de Ouidah en destination mémorielle internationale, les investissements patrimoniaux, la mise en récit touristique de l’histoire précoloniale et des routes esclavagistes participent d’une même dynamique : faire de la culture un levier de souveraineté symbolique et de rayonnement international. Dans ce squelettage, le Vodun au-delà de sa dimension spirituelle locale ou d’héritage traditionnel, devient une ressource diplomatique, identitaire et économique.

L’intérêt de VODUN HWENDO réside précisément dans sa capacité à se positionner dans cet espace intermédiaire entre patrimoine vivant, création contemporaine et réflexion intellectuelle. Là où de nombreux festivals culturels restent cantonnés à une logique de programmation événementielle, la biennale semble vouloir inscrire le Vodun dans les grands débats mondiaux sur la décolonisation des savoirs, des imaginaires et des institutions culturelles.

Cette orientation répond aussi à une mutation globale du monde de l’art contemporain. Depuis une décennie, les scènes artistiques internationales accordent une attention croissante aux cosmologies africaines, aux spiritualités diasporiques et aux récits non occidentaux. Les musées européens, les fondations privées et les grandes biennales cherchent désormais à intégrer des perspectives longtemps marginalisées.

En ce sens, VODUN HWENDO tente de capter un mouvement international déjà en cours, mais en le recentrant depuis un territoire africain historiquement légitime : Ouidah.

OUIDAH, CAPITALE SYMBOLIQUE DES CIRCULATIONS AFRO-ATLANTIQUES
Le choix de Ouidah est d’une importance remarquable. Peu de villes africaines concentrent à ce point les dimensions historiques, spirituelles et mémorielles liées à l’Atlantique noir.

Ancien port majeur de la traite négrière, lieu central du Vodun au Bénin, point de départ des diasporas vers les Amériques et les Caraïbes, Ouidah possède une charge symbolique inaccoutumée. Depuis plusieurs années, la ville est redevenue un espace stratégique dans les politiques mémorielles béninoises et africaines.

Avec VODUN HWENDO, cette mémoire change cependant de statut. Elle n’est plus essentiellement commémorative. Elle devient productive.

La biennale semble chercher à transformer la mémoire en plateforme active de création et de recherche. Les références aux « esthétiques et narratives décoloniales » traduisent cette volonté de déplacer le regard : ne plus penser les diasporas africaines uniquement à travers la blessure historique de l’esclavage, mais aussi à travers les continuités culturelles, spirituelles et artistiques qui ont survécu à travers l’Atlantique. Une approche peut renforcer le positionnement international de Ouidah comme capitale culturelle afro-atlantique.

Cette inflexion conceptuelle n’apparaît d’ailleurs pas totalement dissociable du parcours de Lylly Houngnihin. Entre interventions curatoriales autour des mémoires transatlantiques, participation à des plateformes décoloniales internationales et travail de médiation culturelle entre Afrique, Caraïbes, Brésil et Europe, l’historienne de l’art et curatrice béninoise s’est progressivement inscrite dans des réseaux intellectuels où les questions de patrimoine, de spiritualité, de narration historique et de circulation diasporique sont abordées avec une forte exigence théorique. Dans ce contexte, il serait absolument cohérent que VODUN HWENDO adopte une ligne curatoriale particulièrement rigoureuse dans son articulation entre création contemporaine, savoirs rituels et pensée décoloniale.

Car l’un des défis majeurs des grandes plateformes curatoriales africaines réside souvent dans leur réception locale. Le vocabulaire universitaire de la décolonialité, des esthétiques critiques ou des narrations transatlantiques peut parfois créer une distance avec les communautés directement concernées par les patrimoines mobilisés. La crédibilité de VODUN HWENDO dépendra donc aussi de sa capacité à maintenir un dialogue réel avec les acteurs religieux, culturels, artisanaux et communautaires de Ouidah.

UNE DIPLOMATIE CULTURELLE TOURNÉE VERS LES DIASPORAS
L’un des aspects les plus stratégiques du projet réside dans son rapport aux diasporas africaines. La nouvelle dynamique portée par Lylly Houngnihin traduit une ambition claire : inscrire la biennale dans les circulations culturelles reliant l’Afrique de l’Ouest aux Caraïbes, au Brésil, aux États-Unis et à l’Europe.

Le Vodun constitue ici un puissant vecteur de connexion. Malgré les ruptures historiques de la traite esclavagiste, les traditions issues du Golfe du Bénin ont survécu et se sont transformées dans le candomblé brésilien, la santería cubaine ou le vaudou haïtien.

En repositionnant Ouidah comme centre intellectuel et artistique de ces héritages partagés, VODUN HWENDO participe à une forme de diplomatie culturelle diasporique.

Cette orientation peut avoir plusieurs conséquences stratégiques : attirer des chercheurs, artistes et collectionneurs internationaux ; renforcer le tourisme mémoriel et spirituel ; stimuler des résidences artistiques et programmes universitaires ; favoriser des investissements culturels internationaux ; consolider le soft power béninois sur les questions patrimoniales africaines.

Dans un contexte mondial où les diasporas africaines jouent un rôle croissant dans les industries culturelles et les circulations économiques, cette stratégie peut s’avérer particulièrement pertinente.

Le Bénin semble d’ailleurs comprendre progressivement que son influence future ne reposera pas exclusivement sur les infrastructures ou les performances économiques classiques, mais aussi sur sa capacité à devenir un centre culturel de référence pour les mondes afro-descendants.

LE POUVOIR DU RENAMING AU SERVICE DU REBRANDING
Le changement d’appellation de la Biennale de Ouidah vers VODUN HWENDO constitue sans doute l’un des gestes les plus signifiants et significatifs de cette nouvelle orientation. Car dans les traditions africaines, et particulièrement dans les cosmologies Vodun ; le nom agit comme un principe d’inscription symbolique, un vecteur d’identité, parfois même comme une force activatrice de résultantes pour des résultats spécifiques.

Dans de nombreuses cultures ouest-africaines, nommer revient à situer une existence dans un ordre spirituel, historique et social. Le nom porte une mémoire, une intention, une charge énergétique et une direction. Il contribue à la produire symboliquement dans le réel.

Sous cet angle, abandonner une formulation relativement institutionnelle comme « Biennale de Ouidah » au profit de « VODUN HWENDO » relève d’un déplacement narratif profond. Le projet ne se présente plus principalement comme un événement culturel géolocalisé dans une ville ; il revendique désormais un ancrage cosmologique, linguistique et civilisationnel.

Le mot « Vodun » convoque immédiatement un univers de savoirs, de spiritualités, de pratiques rituelles et de continuités diasporiques recentrés vers une vision de soi assumé. Quant au terme « Hwendo », il évoque notamment l’idée de cheminement, de déplacement ou de parcours et introduit une dimension dynamique : celle d’une traversée, d’une circulation entre mondes, mémoires et territoires. Le nom de cette biennale devient alors une charpente idéologique de la vision incarnée par la nouvelle structure organisatrice TOTEM AFRIKARAÏBES.

Dans les sciences sociales contemporaines, plusieurs travaux ont montré que les noms institutionnels influencent fortement les mécanismes de perception, d’adhésion et de projection symbolique. Des chercheurs en psychologie cognitive parlent d’« effet de cadrage symbolique » : une dénomination façonne les imaginaires collectifs associés à un projet avant même que son contenu ne soit expérimenté. Autrement dit, un nom produit déjà une expérience mentale.

Dans le cas de VODUN HWENDO, le changement agit à plusieurs niveaux simultanément. Il africanise voire béninise davantage l’identité du projet. Il réduit la dépendance à une terminologie culturelle occidentale classique. Il renforce l’autonomie narrative du dispositif. Il crée une singularité immédiatement identifiable dans les circuits internationaux de l’art contemporain. Et surtout, il reconnecte l’initiative à des structures symboliques endogènes. Cette dernière dimension est essentielle.

Depuis plusieurs décennies, de nombreux projets culturels africains cherchent à obtenir une reconnaissance mondiale tout en conservant des cadres de représentation hérités des institutions européennes : festivals, biennales, salons, foires, expositions universelles. En choisissant un nom enraciné dans l’idiome local, le projet opère une forme de réappropriation discursive. Le changement de nom devient alors un acte décolonial en lui-même.

En branding culturel contemporain, cette logique rejoint d’ailleurs les théories de « l’identité narrative ». Une initiative durable n’existe pas uniquement par sa programmation ou ses financements ; elle existe aussi par sa capacité à générer un imaginaire cohérent, mémorisable et transmissible. « VODUN HWENDO » possède précisément cette capacité d’évocation.

Le nom intrigue, interpelle, appelle une signification. Il crée une densité symbolique plus forte qu’une simple désignation événementielle. Il transforme le projet en récit culturel avant même son ouverture. Ce renommage apparaît ainsi comme une tentative de refondation ontologique du projet : une manière de redéfinir ce qu’il est, d’où il parle et à partir de quelles substances culturelles il souhaite désormais être perçu.

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