Entre les rayonnages rigoureux de la gestion documentaire et l’effervescence de la scène théâtrale, Jérôme Tossavi a tracé un sillon unique dans les lettres béninoises. Formé aux humanités à l’Université d’Abomey-Calavi puis expert en techniques documentaires à Paris, cet auteur prolifique a su dompter le temps et les archives pour nourrir une œuvre dramatique d’une rare puissance. Double finaliste du Prix “Rfi Théâtre”, il s’impose aujourd’hui comme un architecte de la mémoire et un orfèvre des mots.
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et nous retracer les grandes lignes de votre parcours ?
Je m’appelle Jérôme Michel Tossavi. Mon nom de premier c’est Jérôme Tossavi. Je suis écrivain, poète, dramaturge, mais agent bibliothécaire à l’Institut français du Bénin. Récemment, docteur des lettres modernes à l’Université d’Abomey-Calavi. On peut dire que j’ai plusieurs casquettes. Par moment, je suis chroniqueur littéraire sur quelques chaînes de télévision et radiodiffusion du Bénin.
Comment votre formation en Lettres Modernes à l’Université d’Abomey-Calavi a-t-elle forgé votre conscience d’écrivain et votre rapport à la langue française ?
Mon amour pour les lettres remonte à ma tendre enfance, au sein du cocon familial. J’ai eu la chance d’avoir un père passionné par les livres, qui en apportait régulièrement à la maison. C’est par son biais que je me suis familiarisé avec cet univers. Mon père me mettait déjà le pied à l’étrier en me confiant la rédaction des correspondances épistolaires destinées à notre famille au village. De plus, il était dactylographe de métier. Cet aspect technique de la saisie a profondément marqué mon rapport moderne à l’écriture. Je ne conçois pas mon univers de créateur sans cette figure paternelle.
Mon passage par l’Université d’Abomey-Calavi (Uac) est venu structurer cette passion. Les bancs de la faculté des “Lettres modernes” m’ont apporté les outils méthodologiques essentiels. C’est là que j’ai appris à décortiquer les textes, à comprendre les grands courants littéraires et à prendre conscience de ma responsabilité en tant qu’auteur. Récemment, j’ai couronné ce parcours académique par l’obtention d’un doctorat en Lettres modernes. Mes recherches doctorales m’ont permis de m’installer durablement dans la recherche et de consolider ma posture d’écrivain.
Votre quotidien se partage entre l’écriture créative et votre rôle d’agent bibliothécaire à l’Institut Français du Bénin. Comment ces deux facettes de votre vie se nourrissent-elles mutuellement ?
C’est une véritable symbiose. Mon travail à la bibliothèque de l’Institut Français du Bénin (Ifb) me plonge quotidiennement au cœur de ma passion. Je vis au milieu des livres, je conseille les lecteurs, j’anime des clubs de lecture et des cafés littéraires. Cet emploi me permet de rester en éveil permanent face à l’actualité éditoriale et de mesurer l’impact direct des livres sur le public.
D’un autre côté, ma casquette d’écrivain, de poète et de dramaturge enrichit mon profil de bibliothécaire. Je ne me contente pas de ranger des ouvrages. Je partage une expérience de création avec les usagers. De plus, mes activités de chroniqueur littéraire dans les médias béninois (télévision et radio) me permettent de jeter des ponts entre l’institution culturelle, les médias et le grand public.
Vous naviguez avec aisance entre la poésie, le théâtre et le récit. Y a-t-il un genre dans lequel vous vous sentez plus libre, ou considérez-vous ces formes comme les branches d’un même arbre ?
Ce sont définitivement les branches d’un même arbre. La poésie est ma terre d’ancrage, le lieu de l’émotion pure et de l’intériorité. Le théâtre, quant à lui, me permet de donner corps et voix à mes obsessions à travers des personnages. Le récit m’offre l’espace nécessaire pour déployer une trajectoire narrative.
Chaque genre répond à une urgence créative différente. Parfois, une idée naît sous forme de vers poétiques, puis elle grandit et exige le dialogue théâtral pour s’exprimer pleinement. Je ne m’enferme dans aucune case. Ma seule constance reste la quête de la justesse du mot.
Le Bénin possède une riche tradition orale. Comment parvenez-vous à faire
cohabiter l’oralité africaine et les exigences de la langue française écrite dans vos œuvres ?
C’est le grand défi de l’écrivain africain francophone. La langue française est mon outil d’expression écrite, mais mon imaginaire est profondément irrigué par les rythmes, les contes et les proverbes de mon terroir béninois. Dans mes écrits, j’essaie de faire violence à la syntaxe classique française pour y injecter la sève de notre oralité. Il s’agit de théâtraliser le texte, de lui donner un souffle, une musicalité qui rappellent les veillées de contes. Mes personnages s’expriment en français, mais leur sensibilité, leurs métaphores et leur vision du monde sont viscéralement béninoises. C’est de cette tension dialectique que naît l’originalité de notre littérature contemporaine.
En tant qu’expert en gestion documentaire, quel regard portez-vous sur l’état de conservation du patrimoine écrit et oral au Bénin, et comment votre plume d’écrivain aide-t-elle à combler les éventuelles lacunes de nos archives nationales ?
Portez un regard sur la conservation de notre patrimoine revient à poser un diagnostic lucide : le Bénin souffre d’un sérieux problème de mémoire institutionnelle et d’archivage. Nos archives nationales et nos structures documentaires n’ont pas toujours les moyens de collecter, de répertorier et de protéger efficacement la richesse de notre patrimoine écrit, et encore moins oral. Cette fragilité met en péril la transmission de notre histoire aux générations futures.
C’est précisément là que ma plume d’écrivain, de poète et de dramaturge devient un outil politique et mémoriel de premier plan. Là où l’archive administrative est lacunaire ou muette, la littérature prend le relais. À travers mes pièces de théâtre, mes récits et mes poèmes, je collecte les fragments de notre oralité, nos mythes, nos traditions et les figures marquantes de notre société pour les fixer définitivement par l’écrit. L’écriture créative ne se contente pas de divertir. Elle documente l’époque, elle comble les vides de l’histoire officielle et s’impose comme une archive alternative vivante. Inscrire ces réalités béninoises dans un livre, c’est leur offrir une forme d’éternité et garantir que notre patrimoine ne s’effacera pas.
En tant que Docteur en Lettres et observateur privilégié de la scène culturelle, quel regard portez-vous sur la vitalité de la jeune littérature béninoise actuelle ?
La littérature béninoise traverse une période d’effervescence extraordinaire. Nous assistons à l’émergence d’une jeune garde décomplexée, audacieuse, qui s’empare de sujets contemporains majeurs : le questionnement identitaire, les réalités politiques, ou encore la condition des femmes. Les verrous éditoriaux sautent grâce à l’auto-édition et au dynamisme de quelques maisons locales. Cependant, le grand défi reste l’absence d’une véritable chaîne du livre structurée. Nous manquons cruellement de canaux de distribution efficaces et d’un lectorat de masse. Écrire est une chose, être lu et distribué en est une autre. C’est là que l’État et les opérateurs culturels doivent accentuer leurs efforts.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune Béninois qui ressent l’appel de l’écriture mais qui n’ose pas franchir le pas de la page blanche ?
Il n’y a pas de magie. Pour écrire, il faut lire. Il faut se cultiver, fréquenter les lieux où le livre a droit de cité : les salons du livre, les conférences et les cafés littéraires. Il faut prendre la parole, écouter les écrivains s’exprimer et décortiquer les personnages. C’est tout ce bain culturel qui forge votre univers d’écrivain.
L’écriture demande de la discipline et de l’audace. Le plus grand héritage que je laisserai à mes enfants, ce ne sont pas mes diplômes, mais mon nom inscrit sur la couverture d’un livre. C’est une trace d’éternité. J’invite les jeunes à ne pas avoir peur de commettre des erreurs, à soumettre leurs textes à la critique et à aimer passionnément la littérature.
Avez-vous un mot de la fin pour nos lecteurs ?
J’invite tout le monde à se procurer des livres, à les lire et à les partager. Quand on a tout perdu, la seule chose qui nous reste en réalité, c’est notre pensée, l’amitié des mots et le réconfort du livre. Tant que quelqu’un a encore un livre entre les mains, il a encore de l’espoir.


