Il a façonné les images de ceux qui sur scène et depuis le micro ont marqué l’histoire récente des musiques urbaines béninoises. Hermann Emérius A. Gbègnido, connu sous le nom de Heragem, appartient à la catégorie discrète et décisive des artisans du visuel qui ont donné un visage durable à toute une époque du hip-hop béninois.
Dans les milieux audiovisuels béninois, Heragem est associé à une période charnière : celle où le clip urbain local est progressivement passé du simple enregistrement promotionnel à une véritable proposition esthétique.
À travers sa structure HERAGEM Entertainment, le réalisateur béninois s’est imposé comme l’un des visages importants de la production audiovisuelle urbaine du pays. Comment la singularité de son apport a-t-elle réussi à faire de son travail une référence incontournable sous nos cieux ?
FILMER LE HIP-HOP COMME UN RÉCIT
À une époque où beaucoup de productions urbaines africaines reposaient encore sur des dispositifs rudimentaires (plans fixes, performances filmées sans narration, montage minimal, recherche de tendances), l’approche de Heragem semblait déjà chercher autre chose : installer une ambiance, construire une dramaturgie visuelle, donner à la musique un espace narratif.
Plusieurs observations sur le temps concernant le mouvement hip-hop béninois permettent de le citer parmi les réalisateurs ayant contribué à relever le niveau technique et esthétique des clips locaux. Son travail apparaît dans le sillage de l’évolution post-Polo-Orisha, période où les artistes urbains béninois ont commencé à investir davantage l’image comme outil d’identité culturelle.
Ce qui frappe rétrospectivement dans ce type de travail, c’est moins la démonstration technique que la volonté de créer une pérennité, une mémoire visuelle.
Car beaucoup des chansons urbaines béninoises devenues cultes doivent aujourd’hui une partie de leur survivance à ses images et à ses choix cinématographiques de mettre en exergue un genre perçu comme de marge. Dans des contextes où les plateformes de streaming n’étaient pas encore dominantes et où la circulation des œuvres passait par les chaînes musicales locales, les DVD gravés ou les diffusions télévisées, le clip constituait souvent l’archive principale de toute une génération musicale.
Et c’est précisément là que le travail de Heragem prend une dimension patrimoniale.
UNE ESTHÉTIQUE ENTRE RUE ET CINÉMA
La teneur de son approche repose sur les prédispositions de son profil polyvalent : réalisation, montage, postproduction, direction visuelle. Une polyvalence fréquente chez les pionniers de l’audiovisuel ouest-africain, où les contraintes budgétaires imposaient aux créateurs de maîtriser plusieurs métiers à la fois.
Cette polyvalence semble avoir nourri chez Heragem une approche particulièrement cohérente de l’image.
Dans la plupart de ses productions urbaines béninoises des années 2000 et 2010, on retrouve des caractéristiques qui relèvent davantage du langage cinématographique que de la simple captation musicale : recherche de composition, attention portée à la lumière, mise en scène des décors urbains, construction d’atmosphères, narration implicite à travers le montage. Elles racontent une intention, une intuition, un sens du regard, une conscience des dispositions, une transposition personnifiée des éléments captés. Et cela, Heragem semblait s’y évertuer par l’évolution architecturale de l’environnement, par le choix des plans qui valorise un imaginaire permettant à l’esprit de combler les détails invisibles afin de s’immerger totalement dans l’histoire suscitée. C’est dire que son travail visuelle s’emparait des codes du septième art par la mise en scène du théâtre de vivre des quotidiens, par la mise en abime de la déambulation ou de la solitude citadine, par l’ancrage au réel d’une jeunesse composite et en quêtes d’identification, par la mise en exergue d’une manière béninoise d’habiter la modernité urbaine. On constate dans ses prises, dans ses montages, dans ses rendus.
Cette manière de filmer a indéniablement contribué à donner une longévité pertinente à ses œuvres musicales de l’époque. Là où beaucoup de clips vieillissent avec les tendances visuelles, ses productions associées à cette génération conservent encore aujourd’hui une force artistique, documentaire et émotionnelle.

ENGAGÉ POUR UN HÉRITAGE VISUEL BÉNINOIS
Derrière l’essor des musiques urbaines béninoises, il existe toute une génération de cadreurs, monteurs, réalisateurs, producteurs et vidéastes qui ont participé à professionnaliser l’écosystème audiovisuel local bien avant l’explosion actuelle des contenus numériques africains. Heragem appartient à cette génération de bâtisseurs invisibles.
Son parcours illustre une forme de cinéma parallèle : un cinéma né hors des festivals et des circuits institutionnels, mais profondément ancré dans les réalités populaires, musicales et urbaines du Bénin contemporain.
Et c’est peut-être là que réside son héritage le plus important : avoir contribué à transformer des chansons à priori destinées à une fange marginale en images durables capables de se faire approprier par d’autres couches sociales. Au-delà, ce que le travail d’Heragem aura permis, réside dans la manière dont ses choix visuels transgressent les tendances musicales passagères pour devenir socle de mémoire collective. Et c’est d’autant plus crucial que les artistes urbains à l’époque étaient essentiellement perçus comme intrus, malvenus dans les milieux artistiques.
RESISTER POUR MIEUX PERDURER
Dans cette perspective, l’évitement quasi systématique des tendances visuelles éphémères chez Heragem relève autant d’un choix esthétique, d’un goût personnel que d’une posture idéologique profonde face à la création. Là où une partie de l’industrie audiovisuelle urbaine s’est progressivement alignée sur les codes rapides de consommation (effets de mode, montages dictés par l’urgence, imitation des standards dominants venus d’ailleurs) ; son travail semble avoir poursuivi une autre ambition : résister à l’obsolescence culturelle.
Cette démarche révèle chez lui une forme d’obsession du temps long. Une volonté presque puriste de produire des images capables de survivre à leur époque plutôt que de simplement l’accompagner. Dans ses réalisations, on perçoit moins le désir de faire tendance que celui de construire une empreinte. Cette logique explique probablement pourquoi ses clips continuent d’être regardables aujourd’hui sans produire l’effet de datation brutale qui frappe souvent les productions fortement soumises aux modes esthétiques passagères. Son regard semblait chercher l’intemporel dans le contemporain.
Stratégiquement, cette posture possède également une portée importante dans les industries culturelles et créatives africaines. Car dans des environnements où les moyens de production restent fragiles et les archives souvent inexistantes, fabriquer des images durables devient un acte de conservation culturelle. En refusant de réduire le clip à un simple objet promotionnel jetable, Heragem participait indirectement à constituer une mémoire audiovisuelle du hip-hop béninois. Ses images documentent des attitudes, des langages corporels, des structures urbaines, des rêves sociaux, des façons béninoises d’être dans la modernité. Elles deviennent alors des traces historiques autant que des œuvres artistiques.
Et c’est précisément là que son travail prend une dimension presque militante. Dans les industries culturelles africaines, choisir la durabilité plutôt que la tendance revient aussi à refuser une certaine dépendance esthétique. C’est affirmer qu’une création locale peut chercher la profondeur sans courir derrière les cycles de validation extérieure. À travers ses choix visuels, Heragem semble avoir défendu l’idée qu’une œuvre urbaine béninoise pouvait aspirer à autre chose qu’à la consommation immédiate : à la transmission, à la mémoire, à la dignité patrimoniale.
Ainsi, son héritage dépasse largement la seule réussite technique ou artistique. Il réside aussi dans cette conviction fondamentale : une image peut appartenir à son époque sans lui être prisonnière.


