L’Institut Français du Bénin accueille une exposition qui met en lumière la plasticienne Sènami Donoumassou. Il s’agit d’une proposition artistique majeure qui vient clôturer le projet transdisciplinaire dénommé “Ayì Kàn” en tant qu’artiste associée. À travers un parcours protéiforme mêlant vidéos, installations et dessins à la suie, l’artiste interroge avec force notre rapport destructeur à la Terre et l’urgence de préserver ce bien commun inestimable.
L’air de la soirée est lourd, chargé des rumeurs de la ville, mais dès que l’on franchit le seuil de la galerie, le silence s’impose, presque sacré. Une odeur subtile de matière brute flotte dans l’espace. Sur les murs blancs, des ombres intrigantes et des textures inhabituelles captent le regard. Le public déambule, à pas feutrés, l’œil rivé sur des œuvres où se mêlent la délicatesse et le tragique. Nous sommes au vernissage de « Nǔ māsà māsà » (traduisible par « Ce qui ne se vend pas »). L’exposition met en lumière des réalisations de la plasticienne Sènami Donoumassou. Quatre ans après sa dernière apparition d’envergure au Bénin, l’artiste revient par la grande porte avec un projet puissant.
Le long des cimaises, les visiteurs découvrent un travail d’une richesse surprenante. Des écrans diffusent des séquences vidéo magnétiques, tandis que des installations sonores murmurent des récits oubliés. Plus loin, des dessins à la suie de bougie captivent par leur fragilité texturée. Sènami Donoumassou n’a pas seulement peint ou photographié. Elle a collaboré avec la matière organique telle que la craie, du charbon, de la suie. Pour mener à bien ce projet d’envergure, le rôle de Marion Hamard et Marius Dansou a été absolument déterminant. Par leur soutien technique rigoureux et leur accompagnement logistique de chaque instant durant la mise en place des œuvres au sein de ladite galerie. En observant la foule fascinée par ses dessins à la suie, Sènami nous explique la genèse de cette quête. « Il y a 4 ans, c’était “Xógbé”, où je questionnais la mémoire collective qu’est la langue. Aujourd’hui, je questionne la mémoire collective qu’est la Terre, la mère de toutes les mémoires, qui porte toutes les traces. “Nǔ māsà māsà” met l’accent sur une caractéristique première de la Terre : le fait qu’elle soit quelque chose de sacré, qui ne se vend pas. Je suis partie de ce rapport pour en arriver à ce que nous faisons d’elle ainsi que de nous-même, humains », confie-t-elle.

L’urgence écologique au cœur du propos
Au milieu de la galerie, la scénographie invite à la contemplation autant qu’à l’inquiétude. Ici encore, Marion et Marius ont su créer une atmosphère immersive qui saisit immédiatement le visiteur. Jérôme Binet-Bos, directeur délégué de l’Institut français du Bénin, observe l’affluence avec un œil à la fois fier et soucieux. Arrivé il y a un peu moins de deux ans, il confie découvrir l’œuvre de l’artiste dans toute sa dimension physique. Pour lui, l’impact émotionnel des pièces exposées va bien au-delà de l’esthétique. « Le sens profond est que nous avons un bien inestimable qu’est la terre et nous y vivons tous. Malheureusement, nous apercevons aujourd’hui que nous sommes en train de détruire une richesse incroyable. Sènami parle de la valeur de la terre, de la biodiversité, des langues… Cela nous permet une nouvelle fois de sensibiliser les publics. L’exposition met en exergue ce moment très inquiétant sur notre avenir commun », précise-t-il.
L’artiste, un peu plus loin, confirme cette vision métaphysique et refuse de s’inscrire dans un simple militantisme de surface. « Ce que j’aimerais que les gens retiennent est que la Terre était avant l’humanité, et elle sera après l’humanité. En détruisant la planète, c’est l’humanité que nous détruisons. La planète, l’histoire l’a prouvé, va se régénérer. Mais qu’est-ce qui adviendra de nous lorsqu’on aura tout détruit, tout vendu ? »

Un regard vers l’avenir
Pour l’ambassade de France à Cotonou, l’événement est un jalon historique. Cédric Aurelle, attaché culturel, observe l’agencement minutieux des pièces avec l’œil aiguisé de l’expert. Pour lui, cette exposition réussit le pari complexe de donner une forme visuelle à douze mois de recherches scientifiques et philosophiques. « C’est une exposition qui conclut un cycle de programmation porté par Sènami en tant qu’artiste associée. C’est une première pour l’Institut français. C’était un enjeu de voir ce que peut produire une année de réflexion qui se transforme en exposition. Elle a présenté des séries qu’elle n’avait jamais présentées, notamment ses travaux sur suie. Elle a donné une ampleur nouvelle à cette pratique. Il y a une qualité dans l’accrochage, une maîtrise dans le dialogue entre les œuvres qui est très poussée », explique-t-il. Alors que les conversations s’animent autour des verres de l’amitié et que le directeur Jérôme égrène la suite des réjouissances culturelles de la saison (entre défilés de mode à Grand-Popo et concerts), une page se tourne doucement.
Quant à Sènami, lorsqu’on l’interroge sur ses futurs projets après cette année intense, elle esquisse un sourire serein, le regard tourné vers ses installations. « Dieu est au contrôle. Voilà tout ce que j’ai à dire », laisse-t-elle entendre. En attendant, ses œuvres texturées continuent de monter la garde, rappelant aux hommes ce qui, sur cette Terre, demeure résolument hors de prix. Il est possible de visiter cette exposition jusqu’au 26 juillet 2026.

