« ANOTHER DAY, ANOTHER LOVE » OU L’ESTHÉTIQUE DE LA RÉDEMPTION CHEZ SERGE POGNON

Avec son nouvel album sorti en avril 2026 sous le label Fenu Music Group, l’auteur-compositeur et producteur béninois Serge Pognon signe sa volonté à dé(b)rider son esthétique musicale avec audace, actualisation et adaptation.

Reconnu comme l’une des voix les plus sophistiquées du jazz au Bénin, l’artiste échappe ici à la facilité des cloisons étanches. Sa démarche est celle d’une fusion métissée où les structures harmoniques exigeantes du jazz classique, les rythmiques locales transposées et la ferveur vocale de chorale du gospel viennent s’accoupler aux pulsations viscérales de l’afropop moderne. Comment l’artiste parvient-il à entretenir cette rencontre tout en étant pleinement aligné sur ses fondamentaux ?

REPAIRE D’AUTHENTICITE
La première force de ce projet réside dans sa teneur live. À une époque saturée par des algorithmes et des productions purement digitales, Serge Pognon prend le contre-pied esthétique, politique et physique de l’industrie : il entre en studio avec des musiciens. On y entend la vibration rustique des paumes, la dextérité des doigtés, le grain des voix sans fard, et surtout, l’irruption de sonorités rythmiques traditionnelles du Bénin, hélées au cœur des morceaux. Cette approche organique apporte une dimension bien plus sincère dans la manière de rendre le sentiment, l’intention des œuvres, la substance du propos chanté, la propension vocale de l’artiste et de ses invités.

Cet ancrage est le sol fertile depuis lequel Serge Pognon déploie une sensibilité d’une universalité africaine en filigrane, capable de dialoguer avec la variété internationale, la chanson française, l’aspect soul des voix et les tendances actuelles.

ENTRE NOSTALGIE ET PHILOSOPHIE DE L’INTIME
Si l’album brille par sa polyvalence stylistique, son unité réside dans sa texture psychologique : une atmosphère mélancolique sur les rebords, un air de saudade transversale qui hante même les morceaux les plus manifestement conçus pour le groove. Chez Serge Pognon, la joie se refuse donc à l’amnésie du ressenti ; elle est une conquête sur la blessure, un clair-obscur permanent où la célébration porte toujours les stigmates d’une lucidité douloureuse.

L’album s’articule autour de trois grands cercles philosophiques qui se recoupent et se répondent titre après titre : la chute et l’adieu (Betty / Pass’pas l’temps), l’aliénation et le retour (T’as pas l’temps / leçon), l’élégie et la rédemption (Pardon Mr le juge / Grâce).

LE DEUIL, L’ADIEU ET LE DÉTACHEMENT POST-MODERNE
L’album cartographie la géographie des séparations humaines. Dans cette perspective, Betty s’impose comme le cœur battant de cette quête douce-amère de l’absence d’un être cher : une ballade hybride aux influences amapiano où la voix dit le cœur mis à nu, et supplie l’autre contre l’effacement du souvenir (« don’t forget me ») lors d’un départ inéluctable.

Cette douleur de l’absence trouve son double cynique et contemporain dans l’incisif Pass’pas l’temps à me matter. Ici, Pognon opère un glissement sociologique. En empruntant le lexique de la Gen Z et la grammaire des réseaux sociaux, il masque la blessure de la rupture derrière le vernis du détachement numérique. L’indifférence affichée (” plus rien à cirer “) devient le bouclier moderne d’un cœur écorché, prouvant que la perte reste identique, qu’elle soit pleurée dans une chambre de jazz ou balayée d’un scroll sur un écran.

L’ALIÉNATION TEMPORELLE ET LA QUÊTE DE PLEINE CONSCIENCE
Une autre récurrence de l’œuvre est la critique de la modernité humaine et de sa course folle. T’as pas le temps se dresse comme un réquisitoire contre l’urgence qui mutile le bien-être, imposant une décélération musicale où le refrain force l’auditeur à la respiration et à la déconnexion.

Cette urgence de vivre se prolonge dans le mantra rythmique de T’as qu’une seule vie, une œuvre de résilience jazzy qui utilise la répétition et des interjections chorales pour chasser les fantômes du passé.

Pour rompre ce cycle de l’aliénation, Serge Pognon propose deux remèdes : la transmission d’abord, avec La leçon, où l’apprentissage élémentaire de l’alphabet devient une allégorie de la construction de soi et un hommage vibrant aux mentors qui nous aident à grandir. Puis l’exutoire collectif ensuite, incarné par l’ouverture carnavalesque de Venez tous en joie, une invitation cathartique à abandonner les soucis le temps d’une nuit de fête, rappelant la fonction première de la musique (africaine) : soigner l’âme par le mouvement.

L’ÉLÉGIE COSMIQUE, LA JUSTICE ET LA TRANSCENDANCE MYSTIQUE
Le troisième pilier de l’album bascule dans une dimension métaphysique et spirituelle. Serge Pognon élargit sa focale pour interroger notre rapport au monde, à la nature et au divin.

Dans l’éco-culturel Un peu d’eau, il prête sa voix à la Terre qui pleure, construisant une complainte poignante qui mue en un appel urgent au soin et à la vie. Ce besoin de réparation s’humanise de façon bouleversante dans Pardon Mr le juge, une supplique adressée à l’appareil judiciaire. L’artiste s’y fait l’avocat de la seconde chance, théorisant une justice qui ne broie pas, mais qui réhabilite la dignité humaine au-delà de la faute.

Cette quête de sens traverse également l’éthérée La face cachée de la lune, métaphore poétique du secret, de l’ombre et du dévoilement progressif de la foi, suggérant que la lumière finit toujours par percer le silence.

Elle culmine dans l’hypnotique et nocturne Somebody, œuvre transversale où le slam, le gospel et le chant mélodique s’unissent pour identifier cette « présence invisible » qui soutient l’homme face au vide existentiel.

LA TRILOGIE DE LA GRATITUDE : LE CLIMAX DE L’ALBUM
L’aboutissement de cet album se niche dans la façon dont Serge Pognon résout l’équation de sa propre mélancolie. Le point de bascule se fait à travers trois titres majeurs qui agissent comme le testament spirituel de l’œuvre.

Another Day, Another Love se fait le pivot contemplatif de l’opus. Le titre éponyme de l’album (4 minutes 35 secondes) est une œuvre de haute voltige jazz. Entièrement construite sur la répétition incantatoire de ses formules de base, elle musicalise le passage du temps. C’est une contemplation pure, un espace suspendu où la mélancolie n’est plus subie, mais acceptée comme la condition même de l’existence. De cette approbation naît ainsi la volonté à continuer de bâtir sa destinée.

Béni soit celui est l’axe où l’autre est perçu comme rédempteur. En collaboration avec l’ensemble EVAS, Serge Pognon signe ici un hymne à l’altérité. Le texte sacralise la figure du compagnon de route, qualifié d’« ange gardien » ou de « moitié » ; qui partage les larmes et les tracas. La répétition finale, intense et percussive, transforme la reconnaissance en un rituel de délivrance.

Quant au titre Grâce qui peut être perçu comme l’apothéose, il se présente comme une ode à l’épiphanie du quotidien. Également enrichi par les voix d’EVAS, ce morceau ferme la boucle théologique de l’album. C’est une ode à la vie d’une douceur onirique absolue. En célébrant des micro-événements (un oiseau qui passe, le coucher du soleil, une caresse), Serge Pognon démontre que la réponse à la saudade n’est pas dans la grandiloquence, mais dans la gratitude des choses simples. Les paroles du refrain ” qu’elle est belle la vie ” sonne alors comme une vérité arrachée à l’expérience du monde, à la sérénité de conscience, à la résilience du vécu, à la paix intérieure reconquise.

AU FINAL
Another Day, Another Love est un disque de maturité du vécu et du cœur ému. Serge Pognon y réussit le tour de force de faire cohabiter l’exigence intellectuelle du jazzman et l’efficacité populaire de l’explorateur afropop, sans jamais vendre son âme aux impératifs du tout-commercial. Objectif atteint sous la houlette de son directeur artistique Moïse Comlan Assigname, qui parvient aussi à faire dialoguer les percussions traditionnelles du Bénin avec les moods et technologies de notre époque.

Ainsi, Serge Pognon s’impose définitivement comme un artiste cross-over d’envergure. C’est-à-dire un chercheur ouvert d’esprit qui utilise le groove comme un baume et la mélancolie comme un miroir de notre commune humanité. En cela, en plus de la performance vocale, Another Day, Another Love apparaît comme un album d’affect, à écouter comme une expérience d’intimité.

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