PIERRICK CHABI, L’INGÉNIEUR BÉNINOIS QUI FAIT DIALOGUER LE DESSIN, LE NUMÉRIQUE ET LES IMAGINAIRES

Avec Wakatoon, le bénino-français Pierrick Chabi a imaginé une manière originale de transformer les coloriages des enfants en dessins animés. Née d’une observation familiale, cette innovation à la croisée de la technologie, de la création artistique et de l’éducation ouvre aussi une réflexion sur la place des récits africains dans les industries culturelles et créatives.

Il suffit parfois d’un regard différent sur une scène ordinaire pour faire naître une idée singulière. En décembre 2013, Pierrick Chabi observe son neveu Louis, âgé de sept ans, passer beaucoup de temps devant les écrans. Là où d’autres auraient simplement vu une habitude à corriger, cet ingénieur bénino-français entrevoit la possibilité d’une autre expérience : et si l’écran ne détournait plus l’enfant du dessin, mais lui permettait de prolonger sa propre création ?

De cette intuition naît Wakatoon, un concept de coloriage animé qui associe le papier aux technologies numériques. L’enfant commence par colorier des illustrations sur une feuille. Il photographie ensuite son dessin avec un smartphone ou une tablette. Grâce à une application capable de reconnaître les éléments coloriés, son œuvre prend vie sous la forme d’une animation.

Le principe est simple à comprendre, mais il repose sur un travail technologique et artistique qui propose de l’interactivité. L’enfant participe visuellement à son élaboration. Son coloriage devient une composante du résultat final.

Lancée en 2015, l’initiative trouve rapidement un premier public. Dans un reportage publié le 26 mars de la même année, Le Monde Afrique raconte une démonstration de Wakatoon auprès d’enfants participant à un atelier à la Fondation Zinsou, à Cotonou. Le journal rapporte alors un accueil enthousiaste et souligne les possibilités éducatives de cette expérience. Le premier cahier de coloriage animé avait notamment dépassé les 15 000 exemplaires vendus en librairie en France en moins de deux mois.

Ce premier succès commercial, rapporté à l’époque, témoigne de l’intérêt suscité par une proposition qui cherche à rallier tradition et modernité afin de les faire travailler ensemble.

QUAND LA TECHNOLOGIE AMPLIFIE LA PLACE DU PROCESSUS ARTISTIQUE
L’intérêt de Wakatoon tient à la place accordée au travail créatif de l’enfant. Colorier, choisir des couleurs, remplir une forme, laisser apparaître une personnalité dans un dessin : autant d’actions qui précèdent l’intervention de la technologie. L’application vient ensuite prolonger cette expérience, sans effacer les traces de la main. Les particularités du coloriage, y compris ses irrégularités, participent au rendu animé.

Cette démarche déplace ainsi la question des écrans. Plutôt que de considérer le numérique uniquement comme un espace de consommation de contenus, elle en fait un prolongement possible de la création manuelle. L’écran devient une fenêtre sur le travail accompli, une étape dans un processus qui commence sur le papier.

Même si elle ne résout pas les questions liées au temps passé devant les écrans, son intérêt réside plus précisément dans l’association entre une activité physique, une intention créative et une restitution numérique.

Derrière cette idée se dessine une conception plus participative de la culture : le public, même très jeune, peut aussi devenir acteur de ce qu’il regarde.

DU DESSIN ANIMÉ À LA TRANSMISSION DES CULTURES
Cette logique ouvre une autre perspective : celle de la transmission culturelle. Un cahier de coloriage animé peut aussi devenir un espace de circulation des histoires, des langues, des personnages et des représentations. Tout dépend des récits qui lui donnent forme, des artistes qui les conçoivent et des publics auxquels ils s’adressent.

Pour un pays comme le Bénin, dont les imaginaires sont nourris par une grande diversité de traditions orales, de récits historiques, de pratiques artistiques et de patrimoines, une telle approche pourrait offrir des possibilités intéressantes. Des contes, des figures historiques, des récits populaires ou des créations contemporaines pourraient être adaptés dans des formats accessibles aux enfants, puis diffusés au-delà de leur territoire d’origine.

L’enjeu serait de trouver des formes de narration capables de faire vivre le patrimoine auprès de nouvelles générations. Le numérique peut ainsi contribuer à renouveler les modes de transmission, à condition que les créateurs locaux prennent part à la conception des histoires et que leurs choix artistiques, leurs langues et leurs références culturelles soient respectés.

D’autant qu’une innovation technologique ne devient un instrument de valorisation culturelle que si les contenus, les auteurs et les conditions de diffusion en déterminent une portée centrée vers le patrimoine local.

UNE EXPÉRIENCE QUI TRANSCENDE LE DIVERTISSEMENT
Les possibilités de Wakatoon vont au-delà des histoires destinées à amuser les plus jeunes. Dans une publication professionnelle consacrée à un projet mené avec le Fonds des Nations unies pour la population au Bénin, Pierrick Chabi décrit un livre de coloriage interactif mettant en scène Fati, une jeune fille qui apprend à défendre ses droits et à s’opposer au mariage forcé. Le projet aborde également la question du contrôle de son propre corps et la représentation de femmes pouvant servir de modèles.

Selon le récit qu’il en fait, des essais pilotes ont été menés auprès de centaines d’enfants âgés de cinq à douze ans dans trois villes béninoises. Une campagne plus large devait ensuite toucher directement plus de 6 000 familles. Ces chiffres correspondent aux résultats préliminaires et aux objectifs qu’il rapporte.

Cet exemple révèle l’autre dimension du dispositif : la possibilité de transformer une question sociale complexe en expérience narrative et participative. En coloriant les personnages, l’enfant entre dans une histoire qui peut ouvrir un dialogue avec les adultes.

De plus, lorsqu’il s’agit de sujets sensibles, notamment ceux qui concernent les droits des enfants et la santé sexuelle et reproductive ; la création doit s’accompagner d’un travail rigoureux de contextualisation, de concertation avec les acteurs locaux et d’adaptation à l’âge des publics. Ce qui devient une occasion particulière pour créer des cadres d’interactions, d’interactivités entre parents et enfants ou parents-éducateurs.trices-enfants.
En cela, cette innovation pourrait devenir un atout aussi bien éditorial, relationnel, artistique que technologique.

FAIRE DE LA CRÉATIVITÉ UN MOTEUR DE DÉVELOPPEMENT
Pour le Bénin, la question est plus que jamais celle des conditions permettant à davantage de projets de cette nature d’émerger, de se développer et d’atteindre leurs publics. Il s’agit de former les talents, d’accompagner les entreprises culturelles, de protéger les œuvres, de financer la production et de créer des passerelles entre artistes, techniciens, institutions et marchés.

L’enjeu est aussi culturel : faire en sorte que les histoires béninoises ne soient pas seulement préservées dans les consciences orales, mais racontées dans des formats capables de circuler, de se renouveler et de toucher de nouvelles générations.

Une feuille de papier, un dessin d’enfant et une application peuvent sembler bien modestes au regard de ces ambitions. Pourtant, ils rappellent une idée fondamentale : la technologie prend une autre dimension lorsqu’elle devient un moyen de créer, de raconter et de partager.

Et si l’une des voies du rayonnement culturel béninois consistait justement à donner aux créateurs les moyens de faire vivre leurs imaginaires dans les formats du monde contemporain ?

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