Dernière publication en date d’Olympe Bhêly-Quenum, La danse du grand prêtre est un roman qui se démarque de l’ensemble des œuvres de sa bibliographie ; pas parce qu’il est plus fascinant ou mieux écrit que les autres mais parce qu’il nous propose un récit mythique où le deus ex machina met le monde des humains sur l’assaut des forces invisibles. Avant d’analyser la place du mythe dans l’esthétique scripturale de La danse du Grand Prêtre, nous en proposons un aperçu qui éclairera notre analyse.
La colère des dieux
Le roman embarque le lecteur à Goudougnangan, capitale de Djên’kêdjê. La ville a subi une nuit des secousses sismiques. « Les dépêches font état de fissures sur les tombes des cimetières de certaines villes » 22p. Le président Aílagbara Lãiléso Adetè ordonna à son plus que frère Gôhoun Kat’n’kpê, ministre de l’intérieur de prendre langue avec les dépositaires de la tradition pour examiner les causes de cette secousse sismique. Il ressort de la mission que la cause de cette situation est « indignation, colère du peuple affamé, appel à la révolte ». Le président du conseil des ministres a banalisé les révélations des devins. Narguant les prédictions, Aílagbara Lãiléso Adetè ironisa.
« Triple cons de devins ! … Indignation, colère du peuple, appel à la révolte ! La chienlit dans un canari de merde ! Je me fais châtrer si tout ça m’empêche de bander! » 60p.
À la fin du conseil, le chef de l’État a été « violemment giflé » par une main invisible et la chanson qui parcourait la ville de part en part depuis peu est entonnée dans la salle depuis le monde invisible. Les silhouettes des défunts sont apparues dans la nécropole de la ville et attaquèrent les ministres à leur retour du conseil. Anani Kadéganli mourut, Gôhoun Kat’n’kpê réussit à éviter la mort dans cette attaque, revient d’urgence au palais où il vit « une phalange d’agbádas en demi-cercle, face au chef de l’État nu; épais et d’une longueur atteignant ses genoux, le sexe semblait affalé sur les testicules d’une grosseur phénoménale ».
On fait appel au professeur Gyankpà « médecin personnel du chef de l’État ».. 74p. Il se rendit au chevet de celui-là même qui lui avait piqué sa femme. Le diagnostic laissa au président le choix entre l’évacuation sanitaire et l’ablation du sexe. Au départ du docteur, la phalange en agbada, c’est-à-dire les fantômes, apparurent dans le palais présidentiel. Le président était se retrouve au milieu des ‘’visiteurs’’ qu’il avait envoyé dans l’au-delà pour la plupart. Ils lui firent le procès de ses nombreuses exactions. « La rébellion des morts ». 113p. ordonnée par le grand prêtre prit pour cible tout le clan des hommes au pouvoir. La panique était générale. Les esprits « Ayîzàn et Tolègba rejoignent la révolte contre le président. Informés, les journalistes rendirent la nouvelle publique. Le palais fut du coup envahi par les journalistes, le peuple et les personnalités des corps diplomatiques. Il fut pris la décision d’évacuer le président dont la grosseur de la ptôse ainsi que la longueur du sexe qui atteignait les genoux de Son Excellence frappaient l’attention ». 150p.
Mais le vol évacuant le patient a disparu comme par enchantement étant rejoint par les rapaces à son décollage.
Il ressort de ce récit que La danse du grand prêtre est une histoire dont l’aspect fantastique se veut un avertissement à l’endroit des dirigeants politiques.

La nécromancie comme le regard des mânes sur la gestion de la cité
Le narrateur par la « nécromancie » place les décideurs politiques en dessous de la justice d’une autre dimension, celle des ancêtres. S’ils peuvent échapper à la justice des hommes dont ils tiennent les rennes, ils ne peuvent échapper à celles des esprits. Malgré la longueur de son chapelet de crimes, le président Aílagbara Lãiléso Adetè venu au pouvoir après son « élection entachée de bourrage d’urne, de fraude massive »15p. est resté impuni par la justice de son pays. La preuve en est qu’il est resté président jusqu’à l’intervention des Agbada, esprit des nombreux défunts dont certains lui doivent leur entrée dans l’au-delà. Sortis de leurs tombes, les morts ont pris d’assaut le palais présidentiel qu’ils ont assiégé pour demander des comptes au dictateur. Les faits à lui reprochés sont l’oppression du peuple à travers l’assassinat d’opposants politiques, l’absence de liberté d’expression, prédation des biens publics etc. C’est ce qui ressort des nombreux propos tenus par ces défunts à l’endroit du ‘’patient’’ Aílagbara Lãiléso Adetè.
«Tu as préféré la félonie à la loyauté et tu corniches le pays. Tes préoccupations sont tes propres intérêts, le peuple n’existe pas à tes yeux. Tu affames le pays, la misère m’a fait quitter l’autre vie en laissant femme et enfants. Le pouvoir, tu ne le mérites pas, tu l’as volé.[….] Tu anéantis le peuple de Djên’kêdjê, nous sommes venus te faire rendre gorge ». 99p.
Ces morts étant, selon leurs mots, « des procureurs justes et loyaux » 102, décident de mettre fin à un règne qui a consacré « le déclin de la constitution… [Et] de la vie du people» 100p. Ils décident alors de le « désaisir des richesses mal acquise, de [ses] trésors aussi [ qui ] seront livrés au pillage » 101p. Le narrateur a recours ainsi à la nécromancie comme un avertissement à l’endroit des dirigeants politiques que leur impunité n’est pas définitive et comme un prétexte pour fustiger la mauvaise gestion des pays africains au lendemain des indépendances.
Par ce procédé de la nécromancie, le narrateur va au-delà d’une simple dénonciation en prônant la rébellion contre les dirigeants véreux, car la rébellion des morts n’est qu’un prétexte pour inciter les peuples opprimés à l’indignation, comme l’ a si bien prôné Stéphane Hessel dans son opuscule Indignez-vous. Par la voix des défunts, Olympe Bhêly-Quenum met les peuples africains face à leur responsabilité et fustige l’idée que le sous-développement de l’Afrique est le résultat de son passé colonial. Pour lui, « accuser sempiternellement l’ex puisance coloniale est un cautère sur une jambe de bois » 97p. Il semble aussi montrer par l’intervention des personnes disparues qui ont réservé une triste fin à Aílagbara Lãiléso Adetè, que la justice des ancêtres a dans son viseur tous les actes que posent les hommes sur terre et qu’ils peuvent leur demander des comptes à tout moment. Il en est de même des entités terrestres matérialisées par les dieux du panthéon Vodun.
La protestation par Lègba et Aïzan, une théophanie éloquente
Dans la croyance populaire, les divinités sont des justiciers qui ne laissent pas impunis certaines transgressions sociales. On ne les voit pas agir mais le devin peut porter leurs voix lorsqu’elles frappent quelqu’un qui va à l’origine de la cause. Dans La danse du grand prêtre, contre toute logique, ces divinités rejoignent la protestation des défunts comme dotées d’une force mécanique. Il leur est proposé une description qui rend compte de leur nature.
« Imposante motte de terre turgide, mafflu, sanguinolent, oint d’huile de palme, couvert de plumes et de visières de volaille, une tête de cabri cruentée dans chaque main, Tolègbà surgit comme exfiltré de la horde des squelettes; Ayîzan, son acolyte, le rejoignit ».
Ces divinités sont ainsi présentées dans une toute autre dimension. Leur personnification a pour but de critiquer le régime : « Aílagbara Lãiléso, […] tu as peur des divinités du terroir natal, tu mens au peuple, tu le trompes, tu imposes tes volontés à la justice et piétines les droits de l’homme […] Tu as créé la misère et les adeptes ne font plus de sacrifice aux divinités… » 116-117pp.
L’incarnation du grand prêtre, quand la vengeance des dieux choisit une voix humaine
Le grand prêtre a joué un rôle central dans l’expression de la colère du monde invisible. Ses nombreux rêves formulés en chansons par un coryphée démontre l’intérêt des dieux pour le respect des traditions bafouées par le nouveau monde. Inspiré par Tò Xhlíxhāsou, le coryphée portait la voix de l’au-delà chargée d’injonction aux initiés.
« Défends les profondes idées
Initiés défendez le pays
Défendez-vous
O tous insurgez-vous
Contre eux
Luttez contre les intrus
Abattez les profanateurs
pour la sauvegarde de votre foi
Lutte insurrectionnelle
Bataille sans Merci
Vaincre ou disparaître
Battez-vous pour la terre…
Battez !
Battez-vous !
S’il le faut, mourrez
Pour la sauvegarde
De vos racines
Tuez pour les mettre à l’abri
Loin de la Profanation
Des barbares impies
Ennemis des divinités » 37-38 pp.
ordonnait Tò xhlíxhāsou au grand prêtre Hungbónò Soukpo qui ” fit serment
« De défendre la liberté du pays
liberté de l’homme profond
En tout enfant du pays » 39p.
Ce passage nourri d’injonctions venues des esprits prouve le regard attentif que portent les divinités sur le monde des vivants. S’ils ont exhorté leurs fidèles à « prendre les armes » 36p. c’est qu’ils savent que les choses vont dans le mauvais sens. L’objectif de leur incitation à la rébellion ne vise pas seulement à la défense des identités culturelles ; il vise aussi le bien-être humain, c’est-à-dire :
« défendre la liberté du pays
Liberté de l’homme profonde
En tout enfant du pays » 39p.
Cette incitation à la rébellion est comme prémonitoire d’un blasphème de trop au plus haut sommet de l’État quand Aílagbara Lãiléso Adetè, va traiter les messagers des dieux de « triple cons de devins ! … » 60p., traitant les dieux de « chienlit dans un canari de merde » 60p. Au nom de ce mépris il bafoua les griefs des esprits à l’origine de la catastrophe sismique. Aílagbara Lãiléso Adetè affirme: « je me fais châtrer si tout ça m’empêche de bander » 60p. La conséquence ne s’est pas fait attendre, car à la fin de la réunion où il a blasphèmé, le chant du coryphée s’éleva dans la salle pendant qu’ « une paire de claques suivie d’un coup de maillet sur la nuque mit Adetè à plat ventre » 64p. et son phallus atteint la proportion tel le sexe de Sinhou . Cela met sa vie en danger car le moindre mouvement était devenu périlleux. Le diagnostic pencha pour une ablation, comme si les dieux ont décidé de le punir pour ses propos: « Je me fais châtrer si tout ça m’empêche de bander » ironisait-il. Cela n’est pas sans rappeler la négligence des prédictions du Fa par Bakary dans Un pièce sans fin qui va bouleverser la vie de sa famille.
Comme s’il présidait à tout, c’est le grand prêtre ubiquitaire qui va inciter les ossements à la révolte. Aussi ceux-ci passèrent à l’acte.
« L’injonction de l’invisible Grand Prêtre emplissait l’immeuble en écho et les squelettes se redressaient, les bras en l’air, martelant le sol de marbre de coups de pied, ils exécutaient la danse de la folie; leurs ossements s’entrechoquaient et ils grommelaient . Heelú ! Héelú ! Heelú ! Heelú ! »
En conclusion, dans La danse du Grand Prêtre, le mythe est au service de la satire politique. En faisant intervenir les morts, les dieux et le Grand Prêtre dans une dimension ubiquitaire dans le récit, l’auteur critique les régimes politiques par des voix qui n’ont rien à craindre à hausser le ton sur un dictateur. Par leur voix, un président a assisté comme à son procès et a fait face aux conséquences de ses actes. C’est un message sans équivoque que Olympe Bhêly-Quenum adresse à tous les dirigeants africains : si vous êtes au-dessus de la justice des hommes, vous êtes au-dessous de celle des mânes qui peuvent sévir les abus de pouvoir.


