LE PIÈGE DU PIÉDESTAL OU POURQUOI LES ÉCRIVAIN.E.S AFRICAIN.E.S DEVRAIENT REVOIR LEUR POSTURE ?

C’est un rituel bien connu de la sphère littéraire béninoise et par prolongement africaine (francophone). À l’annonce de la parution d’un nouvel ouvrage, les sections de commentaires sur les réseaux sociaux s’enflamment. Les « Félicitations ! », les bravos, les émojis d’applaudissements et les partages se comptent par centaines. Pourtant, quelques semaines plus tard, le constat est souvent amer pour l’auteur.trice : les statistiques de vente ne décollent généralement pas et l’enthousiasme virtuel ne se traduit pas souvent dans les caisses des librairies. Face à ce paradoxe, la tentation est grande de blâmer un public prétendument désintéressé par la culture ou imperméable à la lecture.

Et si le problème résidait ailleurs ? Si ce décalage mettait plutôt en lumière un rendez-vous manqué entre la posture traditionnelle de l’écrivain.e sous nos cieux et les règles pragmatiques du marché ?

LE LIVRE, UN PRODUIT CULTUREL PARMI TANT D’AUTRES
Le premier biais auquel se heurte souvent le monde des lettres est celui de la sacralisation de la figure de l’écrivain.e. Historiquement perçu comme gardien.ne du savoir, le phare de la pensée ou la voix des sans-voix (formulation parfois galvaudée d’ailleurs), l’auteur.trice bénéficie d’un prestige social indéniable. Cependant, une fois l’œuvre imprimée, ce statut prestigieux subit l’épreuve de la réalité économique : le livre devient un objet d’échange, un produit culturel qui entre en concurrence directe avec d’autres formes de divertissement et d’apprentissage.

La subtile prétention qui consiste à croire que le statut d’intellectuel garantit automatiquement un soutien financier du public est l’un des premiers freins à la vente. De nombreux auteur.e.s sont victimes de leurs propres attentes en la matière. À force d’entretenir le récit de leur propre importance, de nombreux.ses auteur·rice·s finissent par se croire indispensables : leur statut d’intellectuel·le devient, dans leur propre perception, une raison suffisante pour que le public leur accorde attention, reconnaissance et soutien financier. Cette conviction les conduit à attendre du lectorat une forme de reconnaissance quasi naturelle, comme si la valeur supposée de leur statut suffisait à justifier l’achat de leur livre. Or, un auteur peut se penser crucial sans que le lectorat lui reconnaisse cette centralité et c’est précisément dans cet écart que commence souvent le problème de la vente.

Pourquoi le consommateur se sentirait-il obligé de « soutenir » un.e auteur.e plutôt qu’un.e artisan.e, un.e commerçant.e ou un créateur de mode, dont l’utilité sociale est tout aussi palpable ? D’autres industries culturelles sur le continent semblent l’avoir parfaitement compris. Elles créent du désir. Elles répondent à un besoin précis d’identification, d’évasion ou de réflexion chez le public.

Ainsi, pour que le livre rencontre véritablement son lectorat sur le continent, il devient urgent que les auteur·rice·s prennent conscience qu’ils ne peuvent pas considérer leur ouvrage comme une exception à soutenir ou comme un acte de charité culturelle, mais comme une véritable proposition de valeur. Le livre doit être pensé par ses auteur.trice.s et présenté comme une véritable plus-value dans le quotidien qui crée une rencontre avec un lectorat et qui mérite, à ce titre, d’être achetée.

Pour nos écrivain.e.s, l’ajustement devrait donc probablement commencer par cette professionnalisation du regard : comprendre que le public n’achète pas un statut, mais une promesse de valeur. Être publié est une victoire artistique, mais déployer une dynamique de vente est une responsabilité commerciale. Personne n’est tenu de s’intéresser à une œuvre si l’auteur.trice ne lui donne pas de solides raisons de se sentir profondément concerné par ce qu’elle apporte à son quotidien.

AU FINAL
Ni le statut d’intellectuel·le, ni les nuits blanches passées à rédiger, ni le prestige de la maison d’édition ne constituent un droit de tirage automatique sur le portefeuille des citoyen·ne·s. Le lectorat n’a aucune obligation morale de “soutenir” la littérature par pure charité culturelle. En prendre conscience est nécessaire pour aborder le livre et sa vente de manière plus lucide.

Déployer des efforts professionnels de positionnement et de séduction du public n’est plus une option, mais un impératif. Pour que le livre soit acheté, il doit cesser d’être perçu par ses auteur.trice.s comme une fin en soi. Il ne s’agit nullement de renoncer à la noblesse de l’écriture, mais d’opérer le premier pas vers sa survie économique. Le public ne doit plus acheter un livre pour faire plaisir à son auteur·rice, mais parce que l’œuvre s’impose comme une évidence dans sa vie. C’est semble-t-il à ce prix, et par cet ajustement de posture, que la littérature africaine pourra enfin transformer ses applaudissements en lecteurs réels.

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