Il prend la route pour aller à la rencontre de nos histoires, de nos mémoires et de nos territoires. Afin de nourrir son art, Odjèbï Adékambi Zinsou, conteur et comédien béninois, a choisi la marche comme vecteur de lien et de connexion aux réalités humaines qui se dévoilent au fil du chemin.
Dans une publication sur ses pages officielles intitulée « Marcher pour conter ; conter pour marcher », l’artiste revient sur une aventure entamée en 2023. Cette année-là, accompagné de la slameuse Iriko Doko, il entreprend de marcher de Calavi à Parakou. Il renouvelle l’expérience en 2024, avec un parcours de plus de 300 kilomètres, avant de traverser, en 2025, l’axe Cotonou-Bohicon en passant par Porto-Novo et Kétou.
Ces différentes expériences constituent, à ses yeux, des étapes d’apprentissage. « Chaque pas m’a donné des réflexes, de l’expérience, une force intérieure », confie-t-il, tout en reconnaissant n’avoir encore jamais raconté cette aventure. Une confidence qui donne à son nouveau départ une signification particulière : celle d’un artiste qui entend désormais faire de la marche elle-même une histoire à transmettre.
MARCHER POUR RETROUVER LA MÉMOIRE DES TRADITIONS
Cette année, Odjèbï Adékambi Zinsou annonce un nouveau parcours entre Cotonou et Abomey-Calavi, avec un itinéraire passant notamment par Porto-Novo, Sakété, Ipinlé, Pobè, Kétou, Agonlin, Bohicon, Zogbodomey et Adahounsa. Au-delà de la distance et de l’effort physique, c’est surtout l’objectif poursuivi qui retient l’attention.
« Je marche pour aller à la source des contes, légendes et mythes fondateurs des cultes Egoun et Oro », explique-t-il. Il entend également parcourir les routes des couvents Egoun et Oro du Bénin, dans une démarche de recherche et de rencontre avec les lieux et les traditions qui participent à la richesse du patrimoine culturel national.
Le projet prend ainsi une dimension qui dépasse la performance individuelle. Il pose la question de l’accès aux sources de la création artistique, particulièrement dans un domaine comme le conte, où la transmission orale, la mémoire des communautés, les récits fondateurs et les savoirs hérités des générations précédentes occupent une place essentielle.
Dans nos pratiques, le conteur veille à restituer des histoires, mais pour mieux les incarner ; doit aussi comprendre les univers dans lesquels elles prennent naissance, les imaginaires qui les portent et les contextes sociaux et culturels qui leur donnent leur sens. En choisissant de se déplacer à pied, Odjèbï Adékambi Zinsou fait de la lenteur un outil d’approche : prendre le temps de traverser les territoires, de rencontrer les populations et de se rapprocher des espaces où les récits continuent de vivre.
Cette démarche rappelle que le patrimoine immatériel transcende le matériau constitué en répertoire de textes que l’on recueille, archive ou présente sur scène. Il s’agit surtout de pratiques, de lieux, de relations humaines et de mémoires collectives à cerner, à comprendre, à découvrir, à explorer. Sa préservation suppose une attention aux détenteurs des savoirs, aux conditions de leur transmission, aux procédures d’acquisition et aux significations que les communautés attribuent à leurs traditions.
En s’intéressant aux univers Egoun et Oro, l’artiste s’engage sur un terrain qui exige écoute, respect et discernement. Ces traditions étant porteuses de significations culturelles et de dimensions rituelles propres aux communautés concernées, leur exploration appelle une démarche soucieuse des règles de transmission et des cadres autant que des limites que peuvent imposer certains savoirs.
DE LA ROUTE AU RÉCIT : UNE AUTRE MANIÈRE DE PENSER LA CRÉATION
L’originalité de cette initiative tient également au lien que l’artiste établit entre le déplacement physique et le processus de création. « Je marche pour laisser la route m’envelopper et transformer chaque souffle en récit », écrit-il.
Cette formule résume une conception de l’art dans laquelle l’expérience vécue précède la représentation. La fatigue, les distances, les paysages, les rencontres et les difficultés du trajet deviennent des ressources susceptibles d’enrichir la parole du conteur. La route passe de l’espace de transit à un lieu d’observation, d’apprentissage et de transformation intérieure.
Dans un contexte mondial où les pratiques artistiques peuvent de plus en plus être soumises à l’exigence de résultats immédiats et de visibilité d’urgence, une telle démarche rappelle l’importance du temps long. Cela nous fait réenvisager également le moment de préparation créatif souvent perçu comme occasion d’isolement. Odjèbï Adékambi Zinsou nous démontre qu’il peut aussi se construire dans le mouvement, au contact du réel, à la faveur de conversations inattendues ou de situations qui obligent à regarder différemment ce que l’on croyait connaître.
Pour un conteur, cette disponibilité est particulièrement féconde. Le récit oral se nourrit de l’écoute autant que de la parole. Il exige une présence, une capacité à saisir les nuances d’une situation et à donner forme à des expériences humaines. Marcher peut ainsi devenir une manière de renouveler son regard sur le pays et sur ceux qui l’habitent.
À KÉTOU, LA MARCHE RÉVÈLE AUSSI UNE URGENCE SOCIALE
Justement, la route d’Odjèbï Adékambi Zinsou l’a conduit au-delà des sources de nos narratives, de nos mythes et de nos légendes. L’artiste a été confronté aux réalités quotidiennes des populations. À Kétou notamment, selon les éléments rapportés au sujet de son parcours, Odjèbï Adékambi Zinsou a profité de son passage pour lancer un appel aux autorités sur la question des tronçons insuffisamment éclairés, notamment ceux qu’empruntent des enfants à la sortie de l’école, aux environs de 19 heures.
L’interpellation est importante. À cette heure de la soirée, l’absence d’éclairage public peut compliquer les déplacements des élèves et accroître leur exposition aux accidents de la circulation. Elle peut également renforcer leur vulnérabilité face à d’autres risques liés à l’insécurité, particulièrement lorsqu’ils doivent parcourir des distances dans l’obscurité.
Derrière ce constat se trouve une préoccupation fondamentale : les conditions dans lesquelles les enfants rejoignent leur domicile après une journée d’apprentissage. L’accès à l’éducation ne saurait être considéré indépendamment de la sécurité du trajet entre l’établissement scolaire et la maison. Si les élèves sont appelés à constituer l’avenir du pays, leur protection doit se traduire par des mesures concrètes dans les espaces qu’ils fréquentent quotidiennement.
L’appel lancé à Kétou donne ainsi une dimension citoyenne à la marche du conteur. En observant ce qui se passe autour de lui, l’artiste fait de sa démarche un moyen de témoigner, d’alerter et d’inviter à l’action.
L’éclairage des axes concernés, l’identification des points les plus dangereux et l’évaluation des besoins en matière de sécurité routière représentent des pistes d’action à examiner par les autorités compétentes. Il importe également que les collectivités locales, les responsables d’établissements scolaires et les communautés concernées puissent contribuer à documenter les difficultés et à rechercher des solutions adaptées.
AU FINAL
L’initiative du conteur et comédien Odjèbï Adékambi Zinsou nous enseigne qu’un artiste peut faire de son propre corps un instrument d’exploration, de sa route un espace d’apprentissage et de sa parole un moyen de transmission autant que d’action. Elle rappelle également que les traditions ne sont pas séparées de la vie contemporaine : elles coexistent avec les préoccupations des populations, les difficultés du quotidien et les responsabilités des pouvoirs publics.
Marcher pour conter, c’est donc chercher à préserver ce qui vient du passé sans détourner le regard de ce qui se joue dans le présent. Et si chacun de ses pas peut devenir un récit, encore faut-il que ce récit soit entendu, partagé et, lorsque les circonstances l’exigent, suivi d’effets concrets.

