Ce samedi 8 août 2026, la compagnie “Dit-Tout” a présenté la première sortie de résidence du spectacle « Mon choix final » au centre culturel “Okinawa Festhec” à Abomey-Calavi. En mêlant théâtre et marionnettes portées à taille humaine, cette création signée Prisca Salanon et mise en scène par Amos Amou propose une immersion touchante et audacieuse au cœur des préjugés sociaux et de l’inclusion.
Le théâtre Jeune Public béninois s’enrichit d’une proposition artistique à la fois singulière et nécessaire. Devant un parterre d’amateurs d’art et de professionnels, la compagnie Dit-Tout a dévoilé sa nouvelle création théâtrale dénommée “Mon choix final”. Soutenu par le “Fonds d’Appui à la Reconnaissance, la Professionnalisation et la Dynamisation des Osc du Secteur Culturel et Créatif au Bénin avec la contribution financière de l’Union européenne à travers le consortium “Théâtre d’Afrique” et “Passion Culture Art”, ce projet s’empare d’un sujet délicat. Il s’agit de la perception des personnes en situation de handicap et l’affirmation de soi au sein des dynamiques familiales.
Écrit par Prisca Salanon, le texte trouve sa genèse dans une volonté de donner une voix aux personnes marginalisées. L’auteure explique l’élan qui a guidé sa plume. Pour elle, « C’est en pensant à ces couches défavorisées que je me suis inspirée pour que nous puissions voir ces personnes qui, physiquement, ne sont pas aptes mais qui ont besoin de vivre comme les personnes qui se croient aptes. Tout vivant est malade ; on pense que les autres sont moins que nous, alors qu’ils sont parfois plus capables de faire des choses plus grandes. »
Pour traduire la densité dramatique du récit, le directeur artistique Segla Maforikan et le metteur en scène Amos Amou ont fait le choix audacieux d’intégrer des marionnettes portées à taille humaine, construites à partir de mousse et de matériaux de récupération. Une initiative rare dans le paysage scénique local, comme le souligne Segla Maforikan : « Les gens pensent que la marionnette est uniquement destinée aux enfants ou au divertissement. La marionnette porte tout. C’est un art vraiment libre. Aborder ce sujet et la thématique de l’amour avec des marionnettes qui tiennent un discours solide du début à la fin, c’est du jamais vu au Bénin. »
Un texte engagé porté par l’audace de la marionnette
Sur scène, les comédiens (parmi lesquels Amos Amou, Marie Mevi Visseho, Mirabelle Agassou et Fernandez Ahoumenou) incarnent et manipulent avec ferveur ces figures de matière. L’interprétation interroge les solidarités, mais aussi les frustrations familiales. Marie Mevi Visseho, cheffe de la troupe et comédienne, relève la portée morale de l’œuvre : « Dans le rôle de la tante, cela m’a rappelé comment les tantes sont parfois traitées dans les familles. Il faut que nous respections plus les tantes dans nos familles, elles sont importantes. »
L’impact émotionnel de la pièce a vivement touché les spectateurs présents. La comédienne et scénographe Omette Segnagbo, livre un témoignage empreint de sensibilité. « Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est l’histoire liée à le handicape. Chez nous au Bénin, si tu es un peu handicapé, les gens ne veulent plus voir ton intelligence ni tes efforts. C’est juste le côté handicape qu’ils voient, que ce soit pour le travail ou le mariage », précise-t-elle.
Une résonance émotionnelle et institutionnelle forte
Pour le centre culturel d’accueil, la diffusion de cette création relève d’un devoir de transmission envers les plus jeunes. Jean-Louis Kédagni, directeur artistique de de l’espace “Okinawa-Festhec”, salue la portée pédagogique de la représentation. « Traiter ce sujet avec la marionnette permet d’intéresser les enfants. Quand vous voulez enseigner quelque chose à la nation, il faut l’enseigner aux enfants parce que ce sont eux qui deviennent la nation de demain », affirme-t-il.
Cette réalisation s’inscrit dans un programme structurant de professionnalisation des compagnies, initié depuis trois ans. Serge Zosou, ingénieur culturel et coordinateur du projet, rappelle les ambitions de cet accompagnement. « Ce projet permet d’accompagner les troupes avec un financement pour la création et la diffusion. L’objectif est d’amener les compagnies à se professionnaliser par la formation, la création et la réflexion économique. La marionnette est une discipline prisée par le jeune public », souligne-t-il.

L’apprentissage de la manipulation face aux défis de l’incarnation
Analyse faite de cette sortie de résidence, « Mon choix final » s’impose d’emblée comme une œuvre courageuse par son propos et sa forme esthétique. L’hybridation entre le jeu d’acteur et la marionnette portée crée des visuels saisissants qui captivent le regard. L’effort de conception des marionnettes à partir de mousse et d’éléments de récupération mérite une mention spéciale pour son ingéniosité écologique et plastique.
Cependant, s’agissant d’une première présentation publique, quelques faiblesses techniques subsistent. La double présence sur scène (le corps du comédien visible derrière la marionnette portée) exige un niveau de dissociation et de précision extrêmement rigoureux. Par moments, la focalisation de l’attention vacille entre le regard du manipulateur et la mobilité du masque. Quelques temps morts dans le rythme dramatique et des hésitations dans le souffle vocal altèrent parfois la fluidité du propos.
Comme le reconnaît fort justement le coordinateur Serge Zosou : « C’est une sortie de résidence. On doit accepter qu’il y ait des couacs et des faiblesses que l’équipe va renforcer. Les observations du public vont permettre aux comédiens et au metteur en scène d’ajuster le travail avant d’aborder la tournée. » Ces ajustements scéniques, loin d’affaiblir la pièce, constituent la dynamique naturelle d’un spectacle vivant en maturation.
En route vers le festival itinérant
La marge de progression identifiée lors de cette générale permettra à la compagnie “Dit-Tout” d’affiner son jeu avant la grande étape de diffusion. Le spectacle est attendu sur les scènes nationales, avec en ligne de mire une participation majeure au Festival Rencontre Théâtre Jeune Public du Bénin, prévu du 9 au 13 septembre prochain à Parakou.
En donnant à la marionnette la noblesse d’un texte grave et humaniste, la troupe prouve que le théâtre jeune public béninois possède la maturité nécessaire pour bousculer les préjugés et éveiller les consciences.

