L’HUMOUR AFRICAIN POST-COMPÉTITION : CONSTRUIRE UN ÉCOSYSTÈME DURABLE AU-DELÀ DE L’ÉVÉNEMENTIEL

L’événement “La Relève Afrique by Castel Beer”, qui a récemment illuminé Cotonou, au Bénin, du 4 au 13 juin 2026, a une fois de plus démontré la richesse et la vitalité de l’humour francophone sur le continent. Cette édition “ALL STARS” a rassemblé seize humoristes de dix pays, culminant avec la victoire d’Ange Borys de Côte d’Ivoire. Au-delà de la célébration ponctuelle du talent, ce concours soulève une question fondamentale et prospective : comment transformer cet élan en un écosystème durable pour l’humour africain, assurant le suivi des talents et la structuration d’une industrie florissante ?

L’ÉCLAT DE LA RELÈVE AFRIQUE
“La Relève Afrique by Castel Beer”, anciennement connu sous le nom de “Mon Premier Montreux Afrique”, est devenu un rendez-vous incontournable pour la détection et la promotion des jeunes talents humoristiques. L’édition 2026 à Cotonou a offert une plateforme exceptionnelle, non seulement au vainqueur Ange Borys, qui a remporté 5 millions de FCFA et une prestation au Montreux Comedy Festival, mais aussi à tous les participants, dont des finalistes remarquables comme Bony Le Guerzé (Guinée), Sam du Barca (Bénin) et Jocelyn Dogbo (Togo). Ces événements sont cruciaux pour mettre en lumière des artistes qui, souvent, n’ont jamais eu l’occasion de se produire en dehors de leurs frontières nationales.

Cependant, la nature même d’un concours implique un gagnant et des non-gagnants. Le talent est pluriel, et ne pas remporter le premier prix ne diminue en rien le potentiel ou le génie d’un humoriste. Le véritable enjeu réside donc dans la capacité à capitaliser sur cette exposition pour tous les participants et à construire des mécanismes de suivi efficaces.

AU-DELÀ DU CONCOURS : LE DÉFI DE LA PÉRENNISATION
La vision post-événement doit s’articuler autour de la création d’un environnement où l’humour peut se professionnaliser et se développer de manière autonome. Etienne Ventura, directeur du Cotonou Comedy Festival et de La Relève Afrique, souligne l’importance de la structuration et du développement du secteur de l’humour en tant que marché des industries créatives et culturelles. Plusieurs axes sont essentiels pour y parvenir :

LA PROFESSIONNALISATION ET LA FORMATION CONTINUE
Les concours comme “La Relève Afrique” intègrent déjà des masterclasses et des sessions de coaching, offrant aux humoristes des clés sur l’écriture, la prestance scénique, le développement de carrière et la gestion des réseaux sociaux. Il est impératif de renforcer et d’étendre ces initiatives. Des écoles de formation dédiées, à l’image de “L’École du rire à Aného” au Togo ou du “Canal Comedy Club” en Côte d’Ivoire, sont des modèles à suivre. Elles permettent d’offrir un cadre structuré pour l’apprentissage et le perfectionnement, transformant la passion en un métier viable. Ces dynamiques sont à entretenir, à densifier, à rendre cyclique (peut-être trimestriel ?) et à consolider à l’échelle de plusieurs pays. Cela permettrait de susciter de nouvelles vocations auprès des générations en construction et à venir mais aussi d’élever le niveau des humoristes actuels par pratique et challenge constant.

LA CRÉATION DE RÉSEAUX ET DE PLATEFORMES D’ÉCHANGE
L’un des apports majeurs de ces événements est la connexion entre professionnels du secteur. Les humoristes se rencontrent, partagent la scène et, par la suite, s’invitent mutuellement à se produire dans leurs pays respectifs, créant ainsi un réseau artistique panafricain. Il est crucial de formaliser et d’encourager ces échanges. Des plateformes numériques, des résidences d’artistes ou des festivals régionaux réguliers peuvent servir de catalyseurs pour ces collaborations, favorisant la circulation des talents et des idées.

LE RÔLE DES LIEUX PERMANENTS : LES COMEDY CLUBS
Etienne Ventura insiste sur la nécessité de disposer de lieux permanents où les jeunes humoristes peuvent s’exercer et se produire régulièrement. Les Comedy Clubs, qu’ils soient fixes ou itinérants, sont des incubateurs essentiels pour le stand-up. Ils offrent un espace de rodage, de confrontation avec le public et de développement artistique continu, loin de la pression des grandes scènes de festival. Le “Dycoco Comedy Club” est un exemple d’initiative qui contribue à professionnaliser l’humour africain.

LE DÉVELOPPEMENT DE CONTENUS ET LA DIVERSIFICATION DES CANAUX DE DIFFUSION
L’humour africain amplifie davantage son appropriation du stand-up. Il est essentiel d’explorer et de soutenir diverses formes d’expression dans ce sillon humoristique, adaptées aux réalités locales. La création de contenus pour les plateformes digitales (YouTube, TikTok), la télévision est un levier puissant pour atteindre un public plus large et générer des revenus. Des partenariats avec des diffuseurs comme Canal+ et RFI, déjà existants pour “La Relève Afrique”, sont fondamentaux pour la visibilité et la diffusion des carrières. Il conviendrait de les diversifier davantage, de les rendre plus pérenne en termes de diffusion et de mise en avant diversifiée des talents qui existent.

LE SOUTIEN INSTITUTIONNEL ET ÉCONOMIQUE
L’humour, en tant que composante des industries culturelles et créatives (ICC), est un véritable moteur de développement économique, générant des emplois directs et indirects. À l’heure actuelle, c’est l’un des secteurs qui suscitent le plus d’adhésion auprès de publics variés par son pouvoir d’impact humain. Les gouvernements, les institutions culturelles et le secteur privé (à l’image de Castel Beer) semblent l’avoir compris. Mais il leur faudrait sortir de la procédure essentiellement restreinte à l’événementiel ponctuel qu’ils organisent ensemble. Ils ont un rôle primordial à jouer dans la construction d’un écosystème dont les ramifications s’étendent au-delà de la capitale économique du Bénin. 35 villes béninoises par exemple représentent un potentiel d’expansion et d’extension clé pour générer des impacts économiques et stratégiques. Cela passe par des politiques de soutien, des financements, des incitations fiscales et la reconnaissance de l’humour comme un secteur économique à part entière. L’objectif est de sortir l’activité de l’informel et de permettre aux artistes de vivre pleinement de leur art.

PERSPECTIVES ET RECOMMANDATIONS
Pour construire un écosystème durable, l’on pourrait recommander de :

• Mettre en place des programmes d’accompagnement post-concours : Offrir un suivi personnalisé aux participant.e.s en lien à la fois au contexte local qu’international, incluant des opportunités de performance, des conseils en management et des mises en relation avec des producteurs ou des agents.

• Investir dans les infrastructures : Encourager la création et le développement de Comedy Clubs et de salles de spectacle adaptées à l’humour dans les grandes villes du Bénin puis africaines.

• Développer des curricula de formation : Collaborer avec des institutions éducatives pour créer des formations certifiantes en écriture humoristique, jeu scénique et gestion de carrière.

• Promouvoir la coproduction et la diffusion transfrontalière : Faciliter les tournées régionales et les collaborations entre humoristes de différents pays, en s’appuyant sur les réseaux déjà établis.

• Sensibiliser les pouvoirs publics : Plaider pour une meilleure reconnaissance et un soutien accru aux chaînes de valeur de l’humour sous nos cieux (qui ne cessent de se structurer de manière progressive à l’échelle de ses acteur(e)s. Il importe d’accentuer cette dynamique par l’implication étatique et institutionnelle, en soulignant leur potentiel économique et social.

AU FINAL
“La Relève Afrique by Castel Beer” mérite d’être un tremplin au-delà de sa posture de concours. Il pourrait en effet devenir un catalyseur de talents et un baromètre de la vitalité de l’humour africain. L’enjeu ne consiste pas à incarner par lui-même tous les enjeux évoqués mais d’en être incitateur du fait de la nature des structures constituantes qui appuient son déploiement. Il y va de son intérêt pour que cette flamme qu’elle ravive ne s’éteigne pas après chaque édition. D’autant que la qualité du niveau des concurrent.e.s participe à son impact sur ses canaux de diffusion. En cela, il est impératif d’adopter une vision à long terme, axée sur la structuration, la professionnalisation et la création d’un écosystème solide voire solidaire. C’est à ce prix que l’Afrique francophone pourra non seulement continuer à faire rire le continent et le monde, mais aussi à bâtir une industrie de l’humour robuste et autonome, capable de nourrir ses artistes et d’enrichir son patrimoine culturel.

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