Dans un contexte où les industries culturelles et créatives prennent une place croissante dans les économies contemporaines, le Bénin se trouve à un tournant décisif de sa politique culturelle. Entre vitalité artistique réelle, potentiel de positionnement considérable et structuration encore incomplète des chaînes de valeur, la dynamique de développement du pays interroge désormais la nature même de son pilotage culturel. Au-delà de la nomination, des questionnements essentiels s’imposent : comment un profil combinant compétences stratégiques et technocratiques, et disposant d’un positionnement relationnel fort au sein d’écosystèmes culturels internationaux peut-il contribuer à la structuration durable des industries culturelles et créatives au Bénin ? Quelle vision, quelles exigences et quelle architecture stratégique le milieu culturel est-il en droit d’attendre de son nouveau ministre pour transformer durablement la culture en véritable moteur de développement national ?
LE TEMPS DU MINISTÈRE DE L’ÉVÉNEMENTIEL DEVRAIT PRENDRE FIN
Dans beaucoup de pays africains, la politique culturelle reste enfermée dans une logique de visibilité immédiate : festivals, cérémonies, célébrations, spectacles, tournées officielles, annonces médiatiques. Ces initiatives ne sont pas inutiles. Mais lorsqu’elles deviennent l’essentiel de l’action publique culturelle, elles finissent par masquer l’absence de structuration profonde.
Une véritable politique culturelle ne se mesure pas au nombre d’événements organisés chaque année. Elle se mesure à la structuration des secteurs culturels, au nombre d’emplois créés, à la solidité des institutions, à la qualité des formations, à la protection des artistes, à l’exportation des œuvres, à la capacité des créateurs à vivre durablement de leur métier, à l’accès des populations à la culture, et à la place qu’occupe la culture dans le développement national.
Or, au Bénin, l’un des principaux défis demeure justement l’absence d’un écosystème culturel suffisamment structuré. Le pays produit des talents. Mais produit-il suffisamment de producteurs, de managers culturels, d’éditeurs, de distributeurs, de techniciens, de diffuseurs, d’investisseurs culturels, de mécanismes de financement, d’infrastructures modernes, de dispositifs de protection juridique efficaces ?
C’est peut-être précisément là que devrait commencer la mission du nouveau ministre.
LE NOUVEAU MINISTRE DEVRA ÊTRE UN BÂTISSEUR D’ÉCOSYSTÈMES
Le Bénin a déjà prouvé sa capacité à exister culturellement sur la scène internationale. Mais la prochaine étape n’est plus celle de la visibilité. C’est celle de la structuration. Et cette structuration ne peut advenir que si le ministère de la Culture devient ce qu’il devrait être :
non pas un ministère de l’animation culturelle, mais un ministère de l’architecture des chaînes de valeur. En ce sens, il a besoin d’un ministre capable de penser en systèmes. Autrement dit : quelqu’un qui comprenne que la culture ne fonctionne pas de manière isolée, mais à travers des chaînes de valeur complexes reliant création, production, financement, formation, diffusion, innovation, numérique, diplomatie, entrepreneuriat, éducation, et emploi.
L’erreur historique de nombreux États africains a été de considérer la culture comme un secteur émotionnel ou symbolique, alors qu’elle constitue désormais une économie mondiale majeure. Aujourd’hui, les industries culturelles et créatives représentent dans plusieurs régions du monde ; des milliards de dollars, des millions d’emplois, des instruments d’influence géopolitique, des outils de rayonnement international.
L’enjeu du nouveau ministre implique de sortir d’une vision artistique de la culture pour entrer dans une lecture industrielle, économique et organisationnelle du secteur. Car concrètement, une chaîne de valeur culturelle commence bien avant la création d’une œuvre et se poursuit bien après sa diffusion. Elle inclut notamment la formation des talents (écoles, apprentissage, transmission) ; la création (écriture, composition, design, conception) ; la production (studios, financement, encadrement technique) ; la structuration professionnelle (management, contrats, statut des artistes) ; la propriété intellectuelle (droits, gestion collective, protection juridique) ; le financement (fonds publics, investisseurs privés, crédit, mécénat) ; la fabrication technique (son, image, lumière, numérique, décors) ; la diffusion (salles, plateformes, médias, réseaux) ; la distribution (national, régional, international) ; la monétisation (billetterie, streaming, licences, merchandising) ; l’export culturel (marchés internationaux, diplomatie culturelle) ; l’archivage et la mémoire (conservation, numérisation, patrimoine) ; le réinvestissement et la réinjection des ressources (argent, temps, compétences, infrastructures) dans la création (cycle économique durable).
Une politique culturelle efficace ne peut exister que si chacun de ces maillons est identifié, structuré et fonctionnel. Or, dans notre contexte, ce qui fait défaut n’est pas la création artistique, mais l’architecture globale de la chaîne.
On observe souvent une forte production de talents mais, une faiblesse des structures de production. On constate une créativité abondante mais, une absence de mécanismes de financement adaptés. On remarque une visibilité locale de certains talents mais, une quasi-inexistence diversifiée et inclusive des circuits d’export. On aperçoit une popularité de plusieurs artistes mais, une fragilité juridique et économique de leurs carrières. Autrement dit, des fragments d’industrie existent, mais sans système industriel.
DÉVELOPPER UNE VISION EXHAUSTIVE ET HOLISTIQUE DE LA CULTURE
L’une des erreurs les plus fréquentes dans les politiques culturelles sous nos cieux consiste à réduire la culture à une poignée de disciplines visibles : la musique, les festivals, quelques événements artistiques, parfois le patrimoine, et occasionnellement le cinéma. Cette vision fragmentaire a longtemps enfermé les ministères de la Culture dans une fonction essentiellement symbolique, protocolaire ou événementielle, loin des réalités contemporaines des industries culturelles et créatives.
Or, dans le contexte actuel, une telle lecture devient insuffisante, voire dangereusement dépassée. Le ministre des secteurs culturels béninois devra comprendre et intégrer dans sa dynamique que la culture ne constitue pas un secteur uniforme et homogène. Elle forme davantage un écosystème vaste, complexe, transversal et profondément interconnecté, traversé à la fois par des enjeux économiques, technologiques, éducatifs, sociaux, territoriaux, diplomatiques, patrimoniaux, identitaires, voire géopolitiques.
Autrement dit, régir la culture aujourd’hui exige bien davantage qu’une sensibilité artistique ou une proximité avec le milieu créatif. Cela exige une capacité à penser un système dans son entièreté. Car le ministère de la Culture ne supervise pas seulement des artistes ou des événements. Il touche potentiellement aux arts visuels, à la musique, au cinéma, au théâtre, à la danse, à la littérature, à la photographie, aux métiers d’art, au patrimoine matériel et immatériel, aux traditions orales, aux archives, aux musées, aux bibliothèques, à la mode, au design, à l’artisanat, aux industries audiovisuelles, à l’animation, aux jeux vidéo, aux contenus numériques, aux plateformes de diffusion, à l’intelligence artificielle créative, aux industries narratives, à la communication culturelle, aux industries du spectacle, à l’ingénierie culturelle, aux langues nationales, à la diplomatie culturelle, à l’économie des contenus, à l’entrepreneuriat créatif, à la propriété intellectuelle, aux droits d’auteur, aux hubs créatifs, aux incubateurs, aux métiers techniques, à la conservation patrimoniale, à la numérisation des archives, ou encore aux nouveaux espaces immersifs et numériques qui redéfinissent aujourd’hui les modes de création et de consommation culturelle.
Cette diversité sectorielle est fondamentale à comprendre. Car lorsqu’un ministre dirige avec une vision réduite de la culture, il finit mécaniquement par invisibiliser des pans entiers de l’écosystème national. Certaines filières deviennent alors totalement absentes des politiques publiques, des financements, des formations, des infrastructures et des stratégies nationales.
C’est précisément ce qui (entre autres) explique le développement déséquilibré des industries culturelles et créatives ; dans bien nombre d’aspects et dans plusieurs pôles du pays. Quelques disciplines concentrent l’attention médiatique et institutionnelle pendant que des dizaines d’autres secteurs restent sous-structurés, sous-financés ou quasiment ignorés.
Pourtant, il est évident que la culture contemporaine fonctionne mieux en chaînes de valeur. Un artiste seul ne suffit pas à faire émerger une industrie. Derrière une œuvre existent des producteurs (l’autoproduction devant être prise en compte à juste titre), des ingénieurs du son, des développeurs, des techniciens, des managers, des juristes, des diffuseurs, des designers, des plateformes, des scénographes, des distributeurs, des archivistes, des programmateurs, des investisseurs, des administrateurs culturels, des spécialistes du numérique, des experts en propriété intellectuelle, et toute une économie souvent invisible mais indispensable.
Le Ministre de la Culture devra donc sortir d’une logique de gestion disciplinaire pour adopter une approche systémique. Cela signifie qu’il devra comprendre que le patrimoine dialogue avec le tourisme ; que le tourisme (dont il n’a pas la charge) interagit avec l’artistique, que le numérique transforme les modes de diffusion ; que les jeux vidéo deviennent des outils narratifs et identitaires ; que les réseaux sociaux redéfinissent les économies créatives (ils ne sont pas que distractifs) ; que les plateformes modifient les circuits de monétisation ; que les archives deviennent des enjeux de souveraineté ; que les langues nationales peuvent devenir des instruments de puissance culturelle ; que la mode et le design participent au rayonnement international ; et que les industries culturelles sont stratégiques pou renforcer aussi bien le Produit Intérieur Brut que l’Indice de Développement Humain.
Cette vision holistique devient encore plus urgente dans un pays comme le Bénin. Parce que le pays possède simultanément une profondeur patrimoniale, une jeunesse massivement créative, des traditions culturelles riches, une montée progressive des usages numériques, un potentiel de softpower important qui a fait ses preuves, une capacité de rayonnement symbolique encore largement sous-exploitée, et une diaspora intéressée à la fois par ses origines identitaires que par sa contribution économique.
Le défi du ministre sera donc de dépasser l’habitude de simplement animer le secteur culturel. Son véritable rôle devrait être de construire des ponts entre toutes ces dimensions afin de transformer la culture en véritable infrastructure nationale de développement. Cela implique aussi une transformation de la manière même de penser les politiques publiques culturelles.
Pendant longtemps, beaucoup ont géré la culture de manière verticale, centralisée et cloisonnée. Or, une vision exhaustive suppose au contraire des politiques transversales, des collaborations interministérielles, une réactivité structurelle, des approches territoriales décentralisées, des partenariats avec le privé, de des incitations fiscales en faveur des investissements culturels, une intégration du numérique, des stratégies éducatives, des mécanismes économiques, et une gouvernance capable de relier création, innovation, infrastructures, patrimoine et développement.
Car un ministre capable de comprendre l’extrême densité de cet écosystème pourra structurer les chaînes de valeur, développer les compétences ; créer de nouveaux emplois ; attirer des investissements ; faire traduire dans nos idiomes, le savoir culturel majoritairement en français ou en anglais ; protéger les créateurs ; moderniser les infrastructures ; renforcer la cohésion nationale ; développer l’influence culturelle du Bénin ; et inscrire durablement le pays dans les grandes économies créatives du XXIe siècle.



Cet article est excellent. En le lisant je me demandais qui a réalisé une si belle analyse de notre écosystème culturel et créatif et en découvrant l’auteur j’ai compris.
Bravo pour ce regard très incisif et l’approche.
Je fais mien les exhortations et suggestions développées dans le présent article en direction de notre nouveau Ministre de la culture…
Et m’engage en tant qu’acteur, promoteur et visionnaire culturel à donner le meilleur de mon savoir-faire et être pour contribuer efficacement à son déploiement, profitant en aval à l’expansion de la, des chaînes de valeur du domaine culturel béninois et africain !
Propos pertinent et essentiel