Pendant longtemps, les festivals hip-hop au Bénin ont principalement été évalués à l’aune de leur programmation : les têtes d’affiche, la fréquentation, les performances scéniques ou leur capacité à attirer un public jeune. Avec sa onzième édition, le DALAH’SH semble bousculer l’axe de gravité de son projet. Son changement d’identité en DALAH’SH KANKPÉ invite à une lecture qui transcende la communication événementielle. Derrière ce renommage se dessine une ambition plus interpellante : faire du festival un cadre de transmission et de mise en récit de l’histoire du hip-hop béninois.
Comment ce choix parvient-il à traduire une évolution de la fonction même d’un tel festival ?
UN NOM QUI CONVOQUE UNE MÉMOIRE
Dans l’histoire du hip-hop béninois, l’expression Hip-Hop Kankpé renvoie à l’un des premiers grands rendez-vous consacrés au mouvement, porté par le groupe légendaire ARDIESS à une période où le rap béninois cherchait encore ses espaces de reconnaissance et qu’il s’est imposé comme âge d’or du genre dans notre pays.
En réintroduisant aujourd’hui ce terme dans son identité, le DALAH’SH effectue un geste symbolique puissant. Le festival inscrit ainsi son projet dans une continuité historique. Le choix du mot « Kankpé » fonctionne donc comme un marqueur de filiation.
Cette filiation est d’ailleurs cohérente avec l’ensemble de la programmation annoncée. Le festival multiplie les références aux « mémoires vivantes », aux pionniers, aux archives, à la transmission intergénérationnelle ou encore à l’histoire du rap béninois. En dehors de tout rebranding, le changement semble de fait, s’accompagner d’un véritable dispositif réflexif, stratégique et d’activités qui cherche à lui donner un contenu concret. Cette cohérence constitue clairement l’un des aspects les plus intéressants de cette édition.
D’UN FESTIVAL DE DIFFUSION À UN FESTIVAL DE TRANSMISSION
Pendant plusieurs décennies, le festival a essentiellement rempli une fonction de diffusion artistique. Ils programmaient des concerts, révélaient de nouveaux talents et offraient une visibilité aux artistes. Le DALAH’SH KANKPÉ semble vouloir élargir cette mission.
Le documentaire consacré au rap béninois des années 1990 à nos jours, l’exposition sur la mémoire du hip-hop, la création d’une compilation réunissant anciennes et nouvelles générations, les témoignages des pionniers et surtout la comédie musicale retraçant l’histoire du mouvement participent d’une même logique : produire de la mémoire autant que du spectacle. Ce positionnement est significatif.
Le hip-hop béninois entre aujourd’hui dans une phase où son histoire devient elle-même un objet culturel. Les artistes des premières générations deviennent progressivement des témoins d’une époque fondatrice. Le festival accompagne cette évolution en proposant un récit collectif plutôt qu’une simple succession de prestations.
Cette démarche permet de faire comprendre à quel point le mouvement du hip-hop béninois a atteint une certaine maturité. Ce qui induit que l’enjeu de conservation de son héritage devient aussi important que celui de son renouvellement.

UNE PROGRAMMATION PENSÉE COMME UN ÉCOSYSTÈME
L’autre évolution perceptible concerne la structure même du festival. Pris séparément, les différentes activités peuvent donner l’impression d’une programmation classique. Observées dans leur ensemble, elles révèlent cependant une logique plus systémique.
Le dispositif « Y’a Hip-Hop au Bénin » repère de nouveaux talents à travers des sélections numériques et des freestyles de rue. Ces artistes accèdent ensuite à des résidences de création, avant d’intégrer une compilation collective. Les formations techniques en régie, les rencontres professionnelles, les masterclasses consacrées aux nouvelles technologies musicales, les concerts, les expositions et les récompenses viennent compléter cette chaîne.
Par cette charpente, le festival intervient à plusieurs étapes de l’ensemble des activités séquentielles (de la conception à la distribution) qu’un genre musical met en branle : détection, formation, accompagnement, création, diffusion et valorisation. Cette approche traduit une compréhension plus large des fragilités de l’industrie musicale béninoise, où les difficultés concernent souvent autant les compétences techniques que la création artistique elle-même.
UNE PROGRAMMATION MUSICALE ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
La liste des artistes annoncés témoigne également d’une réflexion sur les différentes générations du hip-hop francophone. Des figures comme Dibi Dobo, Fôo Logozo, Kaysee Montejano, Sergent Markus, Hypnoz, Fat B, Opa, Voilà Lulu, Lerenoi, Mous Oba, Ghost Outono, Suspect 95, Baggio ; incarnent trois trajectoires majeures du rap béninois et ouest-africain. Chacun représente un versant esthétique de la scène francophone tout en partageant une même inscription soit dans l’ancienneté ou la contemporanéité.
La programmation couvre de ce fait plusieurs esthétiques issues de la culture hip-hop : boom bap, rap contemporain, trap, afro-rap et différentes formes d’hybridation avec les musiques populaires béninoises. Et c’est d’autant plus pertinent que la frontière entre hip-hop et musique urbaine devient beaucoup plus poreuse.
Ce choix reconnaît une réalité souvent ignorée dans les débats sur le hip-hop : les frontières stylistiques favorisent une expansion du genre au-delà des cercles puristes de moins en moins super actifs. Le DALAH’SH KANKPE semble en avoir conscience et propose de faire voir comment le rap béninois contemporain dialogue désormais avec l’afropop, les musiques électroniques et d’autres influences urbaines. En procédant de la sorte, le festival paraît assumer cette évolution sonore sans chercher à figer le hip-hop dans une définition strictement orthodoxe.
En plus, en réunissant sur une même scène des artistes sans obsession hiérarchique de notoriété ; le festival participe à y faire incarner une continuité historique du mouvement.

ENTRE HÉRITAGE ET INNOVATION
L’introduction d’une masterclass consacrée à l’intelligence artificielle illustre une autre caractéristique de cette édition. Alors que plusieurs activités regardent vers le passé, cette formation explore les mutations contemporaines de la production musicale.
Cette coexistence entre mémoire et innovation constitue probablement l’un des fils conducteurs du projet. Le festival échappe à l’idée de la tradition comme une nostalgie immuable, ni les nouvelles technologies comme une rupture. Il cherche plutôt à organiser un dialogue entre différentes temporalités du hip-hop béninois : ses origines, son présent et ses perspectives d’évolution.
Cette articulation apparaît plus appropriée qu’une opposition artificielle entre ancienne et nouvelle génération.
UNE INSTITUTION CULTURELLE EN DEVENIR
Au-delà de son programme artistique, le DALAH’SH KANKPÉ semble progressivement revendiquer une autre fonction : celle d’institution culturelle. En accumulant archives, témoignages, expositions, documentaires et créations consacrées à l’histoire du rap béninois, le festival participe à la constitution d’un patrimoine encore largement dispersé. Dans un contexte où peu d’institutions assurent la conservation de cette mémoire, cette orientation mérite d’être observée avec attention.
Il serait prématuré d’y voir l’émergence d’un véritable centre d’archives du hip-hop béninois. En revanche, cette onzième édition marque une étape dans cette direction.
À l’heure où les musiques urbaines africaines connaissent une visibilité internationale sans précédent, cette démarche rappelle qu’aucune scène ne peut durablement se développer sans construire sa propre mémoire. Si le DALAH’SH KANKPÉ parvient à inscrire cette ambition dans la durée, son apport ne se mesurera plus seulement à la qualité de ses concerts, mais aussi à sa capacité à documenter, transmettre et enrichir l’histoire d’un mouvement qui continue d’écrire la sienne.

