Derrière l’émergence fulgurante du stand-up africain sur la scène internationale se cachent des artisans de l’ombre au flair aiguisé. Étienne Ventura, Directeur Afrique du “Montreux Comedy” et pilote du “Cotonou Comedy Festival”, est de ceux-là. Aux côtés de Grégoire Furrer, il parcourt le continent pour dénicher, structurer et exporter la nouvelle vague du rire francophone. À l’occasion de cette interview exclusive, le producteur nous ouvre les coulisses de son ambitieux projet « Mon Premier Montreux Afrique », décrypte l’évolution du marché du divertissement au Bénin et nous révèle sa méthode pour transformer de jeunes talents locaux en stars internationales.
Pourriez-vous revenir sur votre propre parcours et nous expliquer comment un producteur devient le pivot de l’humour francophone entre Montreux et Cotonou ?
Je m’appelle Étienne Ventura et je suis le Directeur Afrique du groupe « Joke Nation », une structure forte de 37 ans d’expertise dans la production de spectacles et de contenus audiovisuels et digitaux. Notre festival historique, le “Montreux Comédie” en Suisse, s’est décliné avec succès sur plusieurs continents, notamment à Lille, Liège et Montréal, et se déploie activement en Afrique. Notre premier jalon sur le continent a été la création du Dycoco, un comédie club basé à Abidjan qui a fonctionné pendant six ans. Ce lieu a permis de structurer la scène locale et de servir de tremplin aux artistes ivoiriens et régionaux. C’est d’ailleurs là que se sont formés tous les coachs actuels de nos projets. Cette année, nous mettons un accent particulier sur le Bénin pour deux raisons majeures. D’une part, Cotonou accueille la finale de la 5ème saison de « La Relève Afrique », un projet itinérant couvrant dix pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, soutenu localement par la Sobebra (brasseries Castel). D’autre part, nous y développons le “Cotonou Comedy Festival”, créé en décembre dernier en partenariat avec le ministère de la Culture du Bénin. Cette synergie nous permet de structurer et former les équipes locales en vue de la prochaine édition de décembre 2026.
Le marché de l’humour en Afrique francophone connaît une croissance exponentielle. Quel regard portez-vous sur la structuration de cette industrie depuis votre nomination comme Directeur Afrique du Montreux Comedy ?
Ce développement exponentiel repose sur deux piliers : la digitalisation des consommations culturelles via les réseaux sociaux (comme TikTok), où les créateurs de scénettes comiques rencontrent un immense succès, et un intérêt international grandissant pour les cultures africaines. Aujourd’hui, les échanges se multiplient directement vers le continent, permettant enfin aux artistes de vivre dignement de leur art au sein de leur propre pays. Toutefois, un travail de fond reste à mener pour pérenniser cette industrie à l’année. Cela exige des infrastructures dédiées et des ressources humaines qualifiées. Heureusement, nous pouvons compter sur des artistes chevronnés qui ont fondé leurs propres académies pour former la relève. Le véritable facteur de changement sera la multiplication de comédie clubs permanents. À Paris, un artiste peut enchaîner trois scènes par soir pour gagner sa vie. Ce modèle n’est pas encore possible à Cotonou par manque de salles, mais l’interconnexion globale des humoristes montre que nous sommes sur la bonne voie.
Le concours « Mon Premier Montreux Afrique » est devenu le tremplin incontournable du continent. Quels sont vos critères non négociables pour sélectionner un humoriste lors des auditions ?
L’objectif premier de ce concours est d’ouvrir les portes d’une carrière internationale. De même, le grand vainqueur va décrocher une programmation officielle en Suisse. Donc, nos critères sont stricts. S’agissant d’un concours francophone, les artistes doivent impérativement s’exprimer en langue française. Les digressions en langues locales sont acceptées à condition d’être explicitées clairement. De plus, nous exigeons une dimension universelle dans le propos. Un candidat doit être capable de faire rire au-delà de ses frontières natales. Un texte saturé de références ultra-locales ne conviendra pas à l’ambition continentale et internationale de ce projet, même si l’artiste s’avère excellent dans son propre pays.
Le projet bénéficie du soutien de partenaires majeurs comme Castel Beer. Comment parvenez-vous à convaincre de grandes marques de miser sur le stand-up plutôt que sur la musique ?
C’est un défi quotidien. Nous avons la chance d’avoir à nos côtés le groupe Castel, qui prend le pari audacieux d’investir dans l’humour à l’échelle d’un continent. Leur crédo est la détection et la mise en valeur des talents. Pour séduire une telle marque, nous leur démontrons le fort retour sur investissement, notamment sur le plan digital. Nous produisons 400 à 600 contenus par saison, tous estampillés Castel Beer, offrant une visibilité massive et directe auprès des influenceurs et des consommateurs locaux. De plus, nous innovons cette année avec le show « Retour au pays ». En effet, dès la fin de la compétition, les brasseries locales vont organiser des spectacles dans les pays d’origine des candidats. Ce qui va leur permettre de pérenniser leur collaboration commerciale en direct et en toute autonomie.
Cotonou s’impose désormais comme le carrefour des demi-finales de vos compétitions. Pourquoi le Bénin offre-t-il un écosystème si favorable pour le Cotonou Comedy Festival ?
Le Bénin est stratégique à plusieurs titres. Sur le plan géographique, le pays est très accessible, et les récentes mesures de suppression des visas pour les ressortissants africains simplifient considérablement la logistique lorsque nous déplaçons près de 200 personnes. Au-delà de l’accessibilité, il existe ici une volonté politique et économique forte de faire des Industries Culturelles et Créatives un levier d’attractivité territoriale. À travers des événements d’envergure comme les Vodun Days, Festival Eya ou le Festival des Masques, l’État béninois se donne les moyens de rayonner à l’international, et nous sommes fiers d’y contribuer par le biais de l’humour.
Le public béninois et le public suisse n’ont pas la même culture du rire. Comment préparez-vous un jeune lauréat africain pour que ses vannes résonnent sur la scène de Montreux ?
Le Bénin et la Suisse partagent plus de similitudes qu’on ne le pense. Ce sont deux pays de taille comparable avec un public réputé réservé. Pourtant, j’ai vu le public béninois exploser de rire et se lâcher totalement face à un humour de qualité. Pour préparer le lauréat aux exigences suisses, nous déployons un accompagnement rigoureux en plusieurs phases. D’abord, via des masterclass animées par des coachs africains aguerris à l’international. Ensuite, les finalistes bénéficient du regard de professionnels habitués aux scènes européennes, à l’instar de l’artiste franco-béninois Mahoulé. Enfin, le vainqueur effectue une immersion à Paris pour se frotter aux scènes mythiques du Jamel Comedy Club ou du Barbès Comedy Club, avant de roder son spectacle à Genève la veille du grand show de Montreux.
Le passage du statut de talent local à celui de performeur international est un immense défi. Concrètement, comment se déroule l’accompagnement artistique et psychologique que vous offrez aux lauréats avant leur montée sur la scène suisse ?
Notre but est de leur offrir une exposition internationale sans jamais dénaturer leur identité artistique ni écrire à leur place. Franchir ce cap exige de l’humoriste une ambition profonde, une énergie constante et une réelle capacité à se promouvoir. Le secret réside dans l’universalité du propos et de la technique comique, tout en préservant la fraîcheur et la singularité de leur univers d’origine.
Travailler en synergie avec un grand nom du divertissement comme Grégoire Furrer impose une vision globale. Quelle est la prochaine étape de votre collaboration pour le continent ?
Pour « La Relève », nous préparons déjà la prochaine saison en intégrant des nouveautés. Nous avons testé cette année un format d’auditions filmées devant jury dont le pilote sera présenté à des chaînes de télévision. Nous planifions également une tournée continentale pour valoriser et suivre nos jeunes talents tout au long de l’année. Concernant le “Cotonou Comedy Festival”, nous voyons plus grand avec la participation de têtes d’affiche internationales, tout en renforçant l’impact local. Nous allons travailler avec les jeunes talents de Cotonou mais aussi de Parakou, dans le Nord, autour de thématiques fortes du pays (la place des femmes, le Vodoun, etc.). Enfin, nous voulons structurer le volet professionnel en invitant des comédie clubs de tout le continent pour faire de Cotonou le véritable marché de l’humour en Afrique, sur le modèle du Festival de Cannes pour le cinéma : un carrefour où l’on découvre, achète et diffuse des spectacles.


