Entretien avec Sylviane Zannou : « Le politique parle à la tête (…), le théâtre parle aux tripes »

Née à Adjohoun, Sylviane Zannou ne se contente pas de fouler les planches. Elle redéfinit le rôle de l’artiste dans la cité. Entre l’enseignement des arts dramatiques, la direction de l’Organisation Non-Gouvernementale (Ong) “Vision Féminine” et ses incursions dans l’entrepreneuriat, elle porte une plume « orale » et sans filtre pour panser les maux de la société. À travers cet entretien, nous irons dans l’univers de cette femme-orchestre pour comprendre comment elle transforme la réalité brute en une fiction libératrice.

DekartCom : Veuillez-vous présenter à nos lecteurs
Sylviane Zannou : Je m’appelle Sylviane Zannou Mahougnon. Je suis artiste comédienne, dramaturge, metteuse en scène et enseignante d’arts dramatiques. Au-delà des planches, je me définis comme une activiste sociale à travers l’Organisation Non-Gouvernementale (Ong) “Vision Féminine” et une entrepreneuse qui croit que l’art doit nourrir son homme, mais aussi l’âme ainsi que le corps de sa communauté.

Vous affirmez que le théâtre est le lieu où la réalité et la fiction se rencontrent pour « raviver les esprits ». Dans un contexte social parfois difficile, comment parvenez-vous à équilibrer la dureté des faits que vous dénoncez avec le plaisir esthétique que doit procurer la scène ?
Le théâtre n’est pas un miroir froid. C’est un brasier. Pour que le public accepte de regarder la laideur de certaines réalités comme la corruption, les violences, l’injustice, il faut que la forme soit belle, ou du moins, saisissante. L’esthétique, c’est l’anesthésie qui permet l’opération chirurgicale de la société. Si je ne propose que de la douleur, le spectateur ferme ses yeux. Si je propose de la poésie dans la révolte, il ouvre son cœur. C’est cet équilibre entre le “vrai” qui fait mal et le “beau” qui soigne que je recherche.

Votre style est décrit comme une écriture presque orale, reflétant une pensée brute dans une langue familière. Pourquoi est-il essentiel pour vous de briser les codes académiques de la langue française pour parler au public béninois ?
Je brise les codes académiques de la langue française parce que mon public ne vit pas en français académique. Il vit en langues mêlées, en expressions populaires, en vérités directes. Si je veux le toucher, je dois parler sa langue émotionnelle, pas seulement sa langue grammaticale. Briser les codes, ce n’est pas manquer de respect à la langue, c’est lui redonner sa fonction première qu’est de relier. Mon écriture est orale parce que mon peuple est oral.

Parmi vos thèmes de prédilection, vous évoquez la redevabilité dans l’administration publique. Comment le théâtre peut-il devenir un outil efficace de contrôle citoyen et de transparence là où les discours politiques échouent parfois ?
Le politique parle à la tête (et souvent pour ne rien dire), le théâtre parle aux tripes. Quand nous mettons en scène les mécanismes de la mauvaise gestion administrative, nous rendons l’abstrait concret. Le spectateur s’identifie, il comprend qu’il est la victime directe du manque de redevabilité. Le théâtre éveille la conscience critique. Il ne donne pas d’ordres, mais il pose les questions que les citoyens n’osent plus poser. C’est un forum démocratique où le peuple reprend le pouvoir par le rire et la réflexion. Il comprend surtout que la redevabilité le concerne au même titre que le pouvoir centrale.

En tant qu’enseignante d’arts dramatiques au CEG Adjohoun, quel est le message principal que vous souhaitez transmettre à cette jeune génération d’élèves ? Voyez-vous en eux les futurs « porteurs de voix » de la vallée de l’Ouémé ?
Mon rôle est de leur faire comprendre que l’art dramatique n’est pas un divertissement de luxe, mais un outil de citoyenneté. Je vois en eux des leaders capables de transformer notre vallée. Ils ne sont pas que le futur. Ils sont le présent qui doit déjà apprendre à dire “non” ou à proposer “mieux”.

Présider une Ong pour les femmes en difficulté tout en menant une carrière artistique demande une énergie rare. Existe-t-il une passerelle directe entre les récits de vie que vous recueillez au sein de l’Ong et les personnages que vous créez pour vos pièces ?
Non, il n’y a pas une passerelle. En effet, je sépare volontairement mon engagement social de ma création artistique, afin que mes personnages naissent d’une autre démarche. Même si parfois des récits peuvent être reliés à mes écrits, cela va permettre à d’autres personnes de mieux se prendre en charge.

Mode contemporaine, bien-être alimentaire et théâtre… Comment ces univers, en apparence si différents, s’articulent-ils dans votre vision de « l’artiste totale » ? S’agit-il pour vous de soigner le corps autant que l’esprit ?
C’est tout un ensemble. L’être humain est un écosystème. On ne peut pas avoir un esprit éveillé dans un corps malnutri ou négligé. La mode contemporaine que je défends est une affirmation identitaire. En effet, le bien-être alimentaire est une question de souveraineté et de respect de soi. L’artiste totale, pour moi, c’est celle qui s’occupe de l’humain dans son intégralité. Soigner le corps par ce qu’on mange et ce qu’on porte, c’est de préparer le terrain pour que l’esprit puisse accueillir l’art et la culture.

Si vous deviez choisir un seul combat prioritaire pour les sept prochaines années au Bénin, lequel serait-il, et quelle place la culture devrait-elle occuper pour garantir la réussite de ce défi social ?
La culture au Bénin doit être considérée comme un véritable moteur de développement. Elle est capable de générer des emplois, de renforcer l’identité nationale et de stimuler l’innovation. Pour qu’elle joue pleinement ce rôle, il est essentiel de réorganiser et de structurer les entreprises culturelles afin qu’elles deviennent de véritables industries créatives. Cela suppose la formalisation des acteurs, la mise en place de filières organisées, l’accès à des financements adaptés, la professionnalisation des métiers et l’intégration des outils numériques. En occupant une place centrale dans les politiques publiques, la culture peut ainsi transformer le patrimoine artistique et les talents locaux en richesses économiques et sociales. Cela peut contribuer directement à l’émergence d’une économie béninoise fondée sur la créativité et l’innovation. Voilà mon combat pour les sept prochaines années.

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