Bénin/ Osséni Soubérou : « Réduire la culture aux loisirs est une des erreurs courantes »

Océni Soubérou est un Manager culturel béninois dont la présence dans le secteur des arts et cultures au Bénin repose sur l’édification des esprits. Il est des rares personnes qui défendent publiquement la formation des acteurs culturels de ce pays. Pour lui, le nouveau Ministre du tourisme et de la culture, M. Oswald Homéky a trois priorités majeures. Découvrez- les dans cette interview. Océni Soubérou est l’invité de dekartcom.net de ce mercredi 22 novembre 2017.

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Dekartcom.net : Le Ministère de la culture est désormais cumulé avec le sport, quelle est votre analyse sur ce nouveau visage ?
Je fais partie de ceux qui pensent que notre pays mérite un ministre de la culture tout simplement ou un ministère des Arts et de la Culture. La richesse de notre histoire et de son patrimoine, matériel ou immatériel, la beauté des paysages, l’ambition et la volonté de faire de la culture et du tourisme un axe majeur de notre programme de développement imposent qu’un ministère entier soit consacré à la culture dans notre pays, à notre culture.

Notre riche patrimoine mérite d’être préservé, conservé, mis en valeur et promu. Quand on en vient aux arts, à la diversité de leurs expressions et des acteurs, l’étendue de la mission est immense. Une des erreurs courantes, est de réduire la culture aux arts, pire au divertissement, aux loisirs. La culture c’est tout l’homme. C’est de la naissance à la mort, en passant par les différentes étapes de la vie. C’est elle qui permet de répondre efficacement au “connais-toi, toi-même“ dont parlait Socrate. Qui sommes-nous ?

De cette question découle toutes les autres. Où allons-nous ? Comment y aller ? Comment nous positionner dans cette mondialisation et globalisation ? Quels sont nos avantages comparatifs ? Bref, c’est d’abord notre identité et c’est elle, je parle de la culture, qui produit et donne du sens à notre existence. Ce n’est pas l’argent ou les biens matériels. C’est encore elle qui nous permet d’éviter de nous murer dans ce que nous avons de particulier ou de nous diluer dans l’universel, comme aimait à le dire Aimé Césaire. Au-delà de cet aspect de son volet social, la culture est une ressource pour le développement.

Les problèmes de développement sont aussi et peut-être d’abord des problèmes culturels. On argue généralement et facilement que c’est un secteur assisté, qui n’apporte rien. On le sait aujourd’hui, c’est totalement inexact. La culture revêt non seulement une dimension anthropologique, sociologique mais économique, politique et diplomatique…Barthélemy COMOE KROU a écrit dans son livre :’’Les morts qui ne veulent pas mourir’’ que « La culture paraît et apparaît plus essentielle à l’homme que l’économie qui n’est d’ailleurs qu’un élément de la culture des peuples ». Les études existent et les chiffres parlent d’eux-mêmes en termes d’apport de la culture au Produit Intérieur Brut (PIB), au développement et surtout au bien-être de l’homme tout court. Il serait intéressant d’initier des études, de disposer des statistiques dans notre pays pour évaluer le poids réel de la culture.

Les qualités managériales ou le leadership du Ministre Oswald Homéky ne sont nullement mis en doute. Mais il nous faut aller vers cette vision. Je pense qu’il faut essayer autre chose que ce qui a été fait jusque-là, surtout que les anciennes solutions n’ont pas produit les résultats escomptés.

D’aucuns disent qu’en réalité le ministère de la culture est supprimé ; il existe juste de nom. Dans l’intitulé du ministère des sports, on a juste remplacé Les loisirs par tourisme et culture. Partagez- vous ce point de vue?
Je comprends les déceptions et les frustrations mais à ce jour, rien n’autorise à le dire. Il faut laisser le nouveau ministre mettre en place sa vision, son équipe, son organisation et ses stratégies. On ne peut pas supprimer la culture. Même si on supprime le mot dans l’intitulé du ministère, nous ferons toujours la culture et elle nous fera. On n’a pas le choix.

Quand les gens viennent au Bénin, ils sont impressionnés parce que nous avons su conserver une bonne partie de nos coutumes, de nos valeurs, de nos savoirs et savoir-faire. Nous devons renforcer ce sentiment à travers une bonne politique de gestion de notre culture, de notre patrimoine matériel et immatériel, de nos arts et de notre littérature. Les réponses à notre développement s’y trouvent.

Il nous faut savoir les lire et les interpréter. On peut nous rétorquer que certains pays n’ont pas de ministère de la culture, ce n’est pas faux. Mais est-ce cette option qui nous arrange ? Est-ce elle que nous voulons ? Je ne crois pas. Il suffit d’interroger les concitoyens.

Dans tous les cas, le Ministre Oswald Homeky a déjà pris fonction. Que doivent être ses priorités après 1es 8 mois de somnolence que le secteur a observés ?
Au regard des dix-huit derniers mois, on peut avoir le sentiment que tout est prioritaire, que tout est à recommencer. Mais il faudra bien faire des choix. Je les limiterais à trois ou cinq.

La première priorité concerne le ministère de la culture lui-même. C’est presqu’un désert aujourd’hui en termes de ressources humaines qualifiées et expérimentées. On a besoin d’avoir de vrais interlocuteurs, des hommes et femmes compétents, rigoureux et surtout motivés. Ce sont ces hommes qui vont aider le Ministre à bâtir sa vision, son organisation et ses stratégies pour une mise en œuvre efficace du PAG dans son volet culture et tourisme. Il faut surtout éviter d’apporter des solutions imaginaires à des problèmes qui n’existent pas. Eviter le superficiel, le saupoudrage et l’évènementiel à outrance. Les concerts géants ne développeront pas la musique. Ils vont nourrir quelques artistes ici et maintenant. Mais il faut beaucoup plus pour développer la musique et ses acteurs.

Regardez l’état de nos musées aujourd’hui. Même s’il est prévu la construction d’un certain nombre, ceux qui existent aujourd’hui sont dans un état déplorable, lamentable et manquent cruellement de personnel formé. Les expositions dans ces musées datent parfois de plus de 20 ans. Cela n’attire plus personne. Nos sites culturels et naturels sont dans quel état ? Il faut des hommes capables de bien cerner la réalité et d’apporter des solutions appropriées. Il n’y a pas que le ministère qui ait besoin d’hommes bien formés, les artistes et les acteurs culturels, les professionnels ont également besoin de formation, formations continues, formations initiales, et surtout formation des enfants et des jeunes. Je parle de relève. C’est pourquoi, il faut revoir le programme détection des talents. On ne peut amener des gens mal formés ou sans formation aucune, aller former nos jeunes frères et nos enfants. Si le moule est mauvais, tout ce qui en sortira sera mauvais. Je n’exagère pas. Il faut être un peu plus rigoureux. Si les ressources humaines qui doivent former n’existent pas en quantité et en qualité, il vaut mieux faire l’option de mettre en place des expériences pilotes dans quelques communes ou départements et nous assurer d’avoir de bons résultats. On élargira progressivement. Autrement, nous allons gaspiller des ressources mais surtout mal former ou déformer les jeunes. Ce serait très préjudiciable pour l’avenir des arts dans notre pays.

La deuxième priorité, pour moi concerne l’amélioration de l’accès des populations à la culture en lien avec les enjeux du développement. Cette priorité concerne les infrastructures, équipements mais aussi la création et la bonne conservation du patrimoine. La question de l’animation de la vie culturelle en dépend. Dans le PAG, il était question de construire quelques centres culturels, de type de verdure. J’apprends aux dernières nouvelles, que cette option ne serait plus de mise. Moi je pense qu’il faut maintenir leur construction et mettre en place une bonne politique d’exploitation. C’est vrai, le plus dur n’est pas la construction, mais l’exploitation et l’animation. Maintenant, s’il est définitivement admis qu’on ne construira plus ces centres, il faut alors renforcer et soutenir ceux qui existent, qu’ils soient privés ou publics. Là aussi, les aberrations ne manquent pas. Sinon comment comprendre que les salles de cinéma réhabilitées à coup de centaines de millions, avec les ressources du contribuable, restent fermées plusieurs années après.

C’est d’une incohérence grotesque qui ne nous honore pas. Des réflexions existent pour que les espaces privés qui existent deviennent de véritables lieux d’animations de la culture. Maintenant, si mon avis est requis, je demanderais au Ministre de la culture de convaincre le Chef de l’Etat pour qu’une ou deux infrastructures culturelles d’envergure et de qualité soi(en)t construite(s) à Cotonou. Je pense particulièrement au théâtre national, à un musée d’art contemporain, ou un monument. Ce qui s’est passé à Dakar sous Abdoulaye Wade peut et doit nous édifier. On peut philosopher sur le statut, la nature ou les capacités de ces infrastructures mais Cotonou, la principale ville du pays mérite que quelque chose soit fait en dehors des sept projets de l’Agence Nationale pour la Promotion et le développement du Tourisme (ANPT).

La troisième priorité, et je vais m’en arrêter là, sera la question du financement. Le ministre doit avoir le courage d’assainir ce secteur. Mais pas comme son prédécesseur qui n’a rien apporté comme solution mais a juste bloqué les choses. Il faut initier une politique qui favorise le soutien aux vrais acteurs, à ceux qui travaillent effectivement. Je ne parle pas des promoteurs d’associations, de fédérations, de confédérations fictives, dévoreuses de ressources et promotrices de paresse et de corruption.

Moi, je les mettrais hors d’état de nuire grâce à un mécanisme juridique clair et conséquent. Il faut encourager les entreprises et industries culturelles et mettre en place des statistiques.

Il y a également à réfléchir sur les évènements d’envergure internationale, nationale et même locale dans tous les domaines des arts, du livre et du patrimoine. Mais, comme il faut opérer des choix, il faut y aller avec méthode et rigueur.

Espérez- vous un bon rendement du monde culturel sur l’économie du pays avec les nouveaux dirigeants du ministère ?
Si je l’espère ? Je n’ai pas le choix. Mais tout dépend de la vision, de l’organisation et des stratégies qui seront mises en place par le nouveau Ministre. Il va nous exposer certainement sa vision et sa politique et nous serons fixés. Pour l’heure, je veux continuer à espérer et à y croire.

Que dire pour conclure ?
Nous avons un pays formidable dont la richesse culturelle est immense. Rêvons grand ! Et agissons en conséquence. Je pense que le Ministre Homéky peut y arriver, surtout qu’il a l’estime du Président de la République.

Réalisation : Esckil AGBO / ©dekartcom.net

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