Penser, écrire et exposer : « Le discours sur l’art doit éviter les formules préconçues et convenues », dixit Steven Adjaï

Steven Adjaï, historien de l’art, curateur et écrivain béninois reconnu pour la rigueur de sa pensée. La profondeur poétique de ses analyses s’impose depuis plusieurs années comme l’une des voix les plus exigeantes du champ des arts visuels contemporains en Afrique. Entre recherche historique, engagement critique et accompagnement des artistes, il construit une réflexion qui interroge les récits dominants. Steven propose de nouvelles cartographies esthétiques. Dans cet entretien exclusif, il revient sur le métier de curateur, la nécessité d’écrire l’histoire de l’art depuis le continent. Il donne aussi son regard sur les mutations de la création contemporaine africaine.

Vous êtes à la fois historien de l’art, curateur et écrivain. Comment articulez-vous ces trois dimensions dans votre pratique quotidienne, et en quoi se nourrissent-elles mutuellement dans votre manière de penser les arts visuels contemporains ?
Mon background en histoire de l’art constitue l’épine dorsale de ma pratique curatoriale. Elle m’invite bien souvent à me référer au massif de la restitution des traditions artistiques que convoque la rigueur scientifique de cette science humaine et sociale. Mais l’histoire de l’art qui donne forme à mes concepts curatoriaux est poétique et philosophique. C’est-à-dire qu’elle ne s’occupe pas de restituer, mais d’« infinir » (trouver de nouveaux comment, de nouveaux pourquoi, comme aimait à le dire l’historien de l’art et philosophe Georges Didi-Huberman).

Toutefois, je ne me définis pas comme un historien de l’art. Je me vois comme un apprenti briseur de tête, un amoureux des fantômes et de la poésie. Parce que, selon moi, c’est ce que nous faisons qui nous fait, et non les titres dont nous aimons nous vêtir.

L’écriture occupe aussi une place centrale dans mes projets curatoriaux. Il y a toujours des mots, des termes, des paroles qui meuvent « mes soins ». C’est une étape cruciale qui donne forme aux trames narratives des expositions. J’écris parce qu’il faut des mots pour porter les objets avec lesquels je travaille. Qu’ils soient tangibles ou non, ces artéfacts ont besoin de respirer, de prendre leur temps à travers des écrits qui les serrent ou les desserrent.

Le métier de curateur est souvent perçu comme un rôle de médiation. Comment définiriez-vous précisément cette fonction aujourd’hui en Afrique, et quelles responsabilités intellectuelles, esthétiques et politiques implique-t-elle selon vous ?
L’avocat français Thierry Lévy définissait le rôle de l’avocat comme « un gêneur, un empêcheur de tourner en rond, le grain de sable qui fait capoter la machine ». Le curateur est semblable à cet avocat dépeint par Thierry Lévy : un gêneur, un empêcheur de tourner en rond, le grain de sable qui fait capoter la machine.

L’idée même du curating repose sur le soin envers une chose ou une personne. Nous ne pourrions dire les maux dont souffre une chose ou une personne sans apprendre à cultiver l’humilité d’aller vers l’autre. Un curateur, c’est d’abord un causeur, un amoureux de l’attention et du « voir malgré tout ». Ce n’est pas un beau parleur ou un évideur du Réel. C’est d’ailleurs une bêtise que de penser qu’un curateur est un bon menteur ; car le mensonge se vêt d’autres toilettes dont le bon curateur doit apprendre à se passer. Curater, c’est apprendre à narrer le réel pour le réel.

C’est surtout là que sa responsabilité est engagée : il est souvent dans un entre-deux — entre les artistes et les lieux, les objets et les publics, les perceptions et les réactions. Il ou elle doit alors comprendre tout le sens de son métier : être hors de la boîte.

Dans nos sociétés où les tares de certaines forces oppressantes du passé continuent de façonner notre manière de voir et de penser, le curateur doit se constituer en garant d’une vigilance intellectuelle (pas seulement livresque, mais consciente de son histoire et des enjeux qui en émanent).

En tant qu’historien de l’art béninois, comment analysez-vous les lacunes ou les silences dans l’écriture de l’histoire de l’art en Afrique de l’Ouest ? Quelles méthodologies vous semblent nécessaires pour construire un récit plus juste et plus structuré de nos modernités artistiques ?
L’histoire de l’art est une discipline conçue pour faire rayonner les traditions artistiques et culturelles des peuples. C’est un instrument de puissance, une chose que nous n’avons pas encore réellement comprise sous nos cieux. L’écrire est d’une urgence viscérale. Il y a des pans de l’histoire de l’art de notre sous-région qui dorment dans les ateliers et ailleurs. Nous ne nous y intéressons pas assez. Pourtant, la matière pour écrire existe : nos artistes sont d’une créativité inouïe.

Mais la plupart des écrits sur nos grands foyers de production sont occidentaux. Il se pose là un problème de souveraineté. Il faut encourager les champs d’écriture de catalogues raisonnés, de textes curatoriaux forts et d’ouvrages ancrés dans nos réalités. Ce travail nécessite beaucoup de ressources financières. Il faudrait les trouver, ou encourager les dirigeants à œuvrer pour des projets culturels prenant en compte toute l’échelle des valeurs.

Votre démarche est souvent qualifiée d’exigeante et engagée. Comment conciliez-vous l’exigence critique avec la nécessité d’accompagner les artistes dans leurs processus de création, sans imposer une lecture ou une orientation esthétique ?
La critique est une entreprise subjective, mais elle me semble nécessaire. Une matière exposable, voire narrable, est une matière ayant franchi le seuil de la critique.

J’évoquais tantôt l’importance de la conversation dans le curating. L’accompagnement réel d’un artiste passe d’abord par là. Je donne souvent mon avis sur des matières. Ces avis ne relèvent que de ma subjectivité, mais derrière tout acte subjectif se pose une sensibilité particulière. Le “j’aime” ou “je n’aime pas” ne devrait pas s’ouvrir sur une rhétorique pour éteindre. Je ne suis pas là pour éteindre.

L’art contemporain africain est fortement présent sur les scènes internationales. Selon vous, cette visibilité accrue modifie-t-elle la nature des productions artistiques sur le continent ? Assiste-t-on à une transformation des imaginaires ou à une adaptation aux attentes du marché global ?
Le rayonnement des scènes contemporaines africaines sur le plan international dénote d’un mouvement contextuel et universel. Cette visibilité constitue une force pour ces scènes. Certains canons esthétiques dits universels travaillent les œuvres de nos créateurs contemporains, mais ne changent point leur manière d’être au monde.

C’est comme ce « chaos-monde » ou ce « tout-monde » de Glissant : au contact des mondes naissent des formes inattendues. Il est important de noter cette réalité. Je ne crois pas au changement de nos imaginaires. Je crois à la force des utopies de nos traditions millénaires. Et ça, le marché global de l’art ne pourra nous l’enlever.

Dans votre travail d’écriture, vous adoptez une approche souvent poétique et sensible. Pourquoi est-il important, selon vous, de préserver une dimension littéraire dans le discours critique sur l’art, et comment cette écriture peut-elle ouvrir d’autres modes de compréhension des œuvres ?
La poésie sauvera le monde. Elle joue contre la laideur du quotidien et les normes dominantes. Je ne peux écrire sans jouer de la poésie et du sensible.

Il me semble que ces « choses » me conviennent parfaitement. Ce sont des outils pour s’asseoir sur les rivages du monde. Le discours sur l’art doit éviter les formules préconçues et convenues. La banalité des mots enlève « l’art de l’art ».

Face aux défis actuels (manque d’institutions solides, faiblesse des politiques culturelles, enjeux de conservation et de transmission) quelles perspectives envisagez-vous pour l’avenir des arts visuels contemporains au Bénin et plus largement en Afrique ? Quel rôle les curateurs et historiens de l’art doivent-ils jouer dans cette transformation ?
Un brillant avenir, tant que tout est à faire. Nous construisons nos musées, nous formons nos conservateurs, nos curateurs, etc. Nous avons la chance d’être « en retard », et donc d’avoir le temps de ne pas reproduire les mêmes erreurs que les autres. Nous devons en être conscients. Nous autres qui aimons curater aurons d’ailleurs beaucoup de responsabilités dans ces mouvements.

Un commentaire

  1. Hervé Youmbi

    Belle interview, analyse et vision de l’environnement de la création dans le champs de l’art visuel dans le continent. Belles perspectives offertes également.
    Merci pour cet échange riche et fructueux.

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