À l’occasion de l’édition spéciale « All Stars » de La Relève Afrique by Castel Beer qui fait vibrer Cotonou, nous avons rencontré Joyeux Bin Kabodjo. À la fois humoriste, poète et juriste de formation, la figure de proue du stand-up congolais troque ces jours-ci son costume de scène pour celui de mentor. Entre deux séances de coaching intensives avec la nouvelle génération de l’humour francophone et avant de remonter lui-même sur les planches à l’Institut Français du Bénin, l’enfant de Bukavu se livre sans détour sur son double rôle à Cotonou, les coulisses de la transmission et l’art de faire rire en temps de crise.
Si vous deviez résumer votre triple identité d’humoriste engagé, de poète de Bukavu et de juriste en seulement trois mots, lesquels choisiriez-vous ?
Résilience, ambition et persévérance. Réussir dans le secteur culturel à Bukavu, ma région d’origine, relève d’un véritable acte de foi qui exige une persévérance de chaque instant. Quant à la résilience, elle est inscrite dans l’Adn de la population de l’Est de la Rdc, qui continue de créer et de survivre dignement malgré un contexte de guerre permanent.
Joyeux, vous êtes actuellement à Cotonou pour coacher les talents de La Relève Afrique 2026. Qu’est-ce qui est le plus difficile : monter seul sur scène face à un public exigeant, ou observer depuis les coulisses vos poulains jouer leur destin sur une vanne ?
Le plus difficile sera d’accepter que parmi les quatre artistes que je coache, un seul remportera les cinq millions et le trophée. Ils iront tous jusqu’au bout, mais il n’y aura qu’un unique vainqueur. Pourtant, la vraie satisfaction est ailleurs. En effet, notre mission est de lancer quatre carrières déterminées à prendre l’humour au sérieux et ce, bien au-delà du simple concours “Montreux by Castel Beer”. Bien sûr, nous travaillons ensemble pour la victoire, mais les trois autres ne seront pas déçus. Ils repartiront fiers d’avoir tracé l’avenir de leur art et d’avoir appris, grâce à ces ateliers, à faire de la blague un véritable métier dont ils pourront vivre dignement.
Vous partagez l’affiche de cet événement continental tout en encadrant la compétition. Comment réussit-on à basculer psychologiquement de l’état d’esprit de grand frère bienveillant qui conseille, à celui de performeur qui doit assurer son propre spectacle dans les prochains jours ?
Disons-le clairement : nous ne sommes pas du tout bienveillants avec ces jeunes, c’est faux. Nous nous montrons très durs envers eux, tout simplement parce que nous avons été formés à la dure. De même, nous reproduisons ce que nous avons reçu. Au-delà de la performance, cela fait partie de notre quotidien. En réalité, tous les humoristes sont des coachs qui s’ignorent. Nous passons notre temps à échanger des idées et à peaufiner nos vannes ensemble. Pour un artiste habitué aux planches, la transition vers le coaching se fait donc tout naturellement. Ce n’est pas un grand écart. Il s’agit juste de jouer sur deux tableaux. C’est comme dormir dans une chambre et cuisiner dans l’autre : au fond, c’est la même maison.
Votre parcours universitaire en droit est bien connu. Dans vos sessions de coaching ou dans l’écriture de vos propres textes, est-ce que la structure rigoureuse du juriste prend parfois le dessus pour calibrer la punchline parfaite, ou laissez-vous une liberté totale à l’improvisation ?
C’est la base. Même l’improvisation se prépare. Les juristes le savent mieux que quiconque, et ayant moi-même étudié le droit, cela me parle particulièrement. Heureusement, j’ai eu la chance d’explorer d’autres horizons après mon cursus juridique. J’ai touché à la production et à la gestion de projet. Actuellement, je prépare un troisième master en communication et stratégie des organisations. Je me définis comme un éternel étudiant, en apprentissage permanent. Tous ces domaines académiques s’interconnectent naturellement avec l’humour, car la blague fait partie intégrante de notre réalité quotidienne. Dès lors, le droit interfère-t-il dans mes couloirs d’écriture ? Absolument, et c’est le cas pour tout humoriste. Le droit permet de tracer une ligne claire entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Plus encore, il nous aide à conceptualiser notre métier à travers la distinction entre obligation de moyens et obligation de résultat.
Lorsque l’on saisit la nature du lien qui nous unit au public, l’on fait mieux son travail. Si l’on envisage sa performance comme une simple obligation de moyens, c’est possible de se contenter de dire : “J’ai tout donné, s’ils n’ont pas ri, ce n’est pas ma faute”. En revanche, si on l’aborde comme une obligation de résultat, la perspective change : “Je suis monté sur scène pour leur arracher des éclats de rire ; s’ils ont ri, l’objectif est atteint”. Ce contrat social qui lie l’artiste à son audience est un pur produit du droit, et c’est lui qui guide l’âme même de l’écriture humoristique.
Le niveau de cette compétition réunissant des artistes venus de 10 pays d’Afrique francophone est particulièrement relevé. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène stand-up ouest-africaine par rapport à vos débuts à l’est de la RDC ?
Qu’on parle de mes débuts à l’est ou en RDC, force est de constater que ma carrière a véritablement décollé à l’étranger plutôt que dans mon propre pays. Aujourd’hui, l’Afrique de l’Ouest est à l’humour ce que la Mecque est à l’islam. C’un passage obligatoire pour se ressourcer et se confronter aux racines mêmes du stand-up africain. Né aux États-Unis avant de transiter par la France, ce genre a atterri en Afrique de l’Ouest avant d’essaimer sur tout le reste du continent. Malgré les péripéties et les sursauts d’un art que l’on disait agonisant, le stand-up s’impose désormais comme un vrai métier, que le public et les professionnels prennent enfin au sérieux.
Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise la signature humoristique de cette promotion 2026 ?
La signature de cette compétition, c’est incontestablement son originalité. Chaque humoriste est arrivé avec son propre univers. C’était d’ailleurs notre grand défi, discuté avec les autres coachs ce matin. Il nous reviens de réussir à concilier toutes ces identités artistiques. En tant que mentor, il faut sans cesse s’adapter, passer d’un candidat qui parle de faune et de flore à un autre axé sur les dynamiques familiales, avant de bifurquer vers la politique. Bref, il y a autant d’univers singuliers que d’artistes sur scène. Quant aux coulisses, l’ambiance est au rendez-vous, mais je préfère laisser le public découvrir tout cela par lui-même, sans rien divulgâcher.
Après le lancement du Cotonou Comedy Festival fin 2025, la capitale économique béninoise confirme son statut de plaque tournante de l’humour africain. En tant que fondateur du festival Zéro Polémik à Bukavu, comment jugez-vous la dynamique culturelle et l’accueil du public béninois face à la diversité des accents et des thématiques du continent ?
Le Bénin est prêt, et cela ne date pas d’aujourd’hui. Cela est ancré dans son histoire même. C’est le fait d’un peuple profondément hospitalier, qui a su prouver qu’on peut être accueillant sans jamais se laisser marcher dessus. Ce pays possède une trajectoire singulière que j’admire beaucoup, portée par des figures politiques, administratives et civiles inspirantes. Je reste convaincu que le Bénin est en passe de devenir un modèle pour l’Afrique francophone, et pourquoi pas anglophone.
Sur le plan culturel, ses dirigeants ont compris que l’image d’une nation contribue puissamment à son essor économique. À travers l’humour, le pays a appris à exporter sa culture et à la partager. C’est précisément cette ouverture d’esprit, cette volonté d’apprendre au contact des autres, qui transforme le Bénin en une véritable plaque tournante culturelle. En tant que Congolais et Africains, c’est un dynamisme que nous admirons, et il est évident que nous avons là une excellente recette dont nous devrions nous inspirer. Donc, c’est tout à fait naturel. Et ma présence ici s’inscrit dans la continuité de notre collaboration avec le groupe. Au-delà des partages d’expériences réguliers, je viens pour apprendre, nourrir ma pratique et participer à un véritable croisement de talents et de compétences.
Vous avez toujours défendu l’humour comme un outil de cohésion sociale et de résilience, notamment chez vous au Kivu. Comment transmettez-vous cette vision noble de la comédie à de jeunes artistes qui cherchent parfois simplement l’efficacité immédiate du buzz ou de la vidéo virale ?
Quel que soit le registre ou l’univers choisi pour s’exprimer, le rôle de l’humoriste dépasse la simple quête du divertissement dès lors qu’il parvient à toucher son public. Le rire possède cette vertu unique de rassembler des individus issus d’horizons, de communautés et de classes sociales totalement différents. Ainsi, qu’il cherche à délivrer un message profond ou qu’il coure après le “buzz”, l’artiste contribue (parfois malgré lui) à la cohésion sociale. Par sa seule capacité à fédérer des esprits pluriels dans un même éclat de rire, il éduque à l’unité. Personne n’y échappe. L’humour demeure, par essence, le socle de notre vivre-ensemble.
Si vous ne deviez donner qu’un seul et unique conseil, le plus précieux, à l’humoriste qui a remporté la grande finale le 12 juin dernier à l’Institut Français pour la suite de sa carrière internationale, quel serait-il ?
Si je devais donner un conseil au vainqueur (et je sais de quoi je parle, puisqu’il est dans mon équipe), ce serait presque de ne pas gagner. C’est un piège doré. En décrochant ce titre prestigieux, l’on n’a plus le droit à l’erreur. Du jour au lendemain, on se retrouve à porter sur ses épaules le drapeau, les couleurs et tout l’avenir de l’humour de son pays. C’est un fardeau immense. Mon conseil ironique aurait été de laisser cette lourde charge à un autre… mais quitte à ce que quelqu’un doive porter ce “cadeau empoisonné”, je suis bien placé pour savoir que c’est un membre de mon équipe qui s’y colle, et j’en suis fier.


