Artiste béninoise installée au Brésil, Azeemã inscrit son travail à la croisée de la recherche académique et de la création artistique. Avec Xwétanu, elle propose une œuvre qui prend racine dans une expérience personnelle : celle de ses premières immersions dans le Candomblé brésilien.
Pensé dans le cadre d’un master consacré aux chants en langue fon dans le district de Mosqueiro, le projet part du cadre universitaire pour devenir substance artistique pluridisciplinaire. Il devient donc une matière vivante, une traduction sensible d’une enquête de terrain où l’observation se transforme en création. L’artiste y explore une émotion fondatrice : le recentrement vécu face à l’euphorie et l’élan suscités par la participation à une fête de Candomblé, moment de rencontre entre héritage et redécouverte. Que retenir de cette quête née du terrain et de l’intimité artistique ?
XWÉTANU, OU LA RECONNEXION DES RIVES
Le cœur de Xwétanu repose sur une idée forte : celle d’un dialogue entre deux espaces qui ne sont, en réalité, que les fragments d’une même histoire. Le Bénin et le Brésil, reliés par les routes de la traite négrière, partagent un socle spirituel et culturel dont les traces demeurent vivaces.
Le Candomblé, religion afro-brésilienne majeure, est né de la transplantation des pratiques spirituelles africaines, notamment celles des peuples yorubas et bantous. En s’entremêlant au catholicisme des colons portugais, ces croyances ont donné naissance à une tradition syncrétique, où les divinités (orixás) continuent d’incarner les forces de la nature et les mémoires ancestrales.
Dans cette continuité, le Vodun béninois apparaît non seulement comme une origine, mais comme une présence persistante. Le projet de Azeemã participe alors à entretenir ce lien au-delà de l’analogie. Il consiste à aller approfondir la manière dont se manifeste concrètement cette connexion mémorielle dans les pratiques rituelles, et surtout dans les chants.
LA LANGUE FON COMME FIL CONDUCTEUR
L’un des aspects les plus marquants du projet d’Azeemã réside dans son attention portée à la langue fon. Celle-ci constitue un véritable fil d’Ariane entre les deux continents.
Les chants du Candomblé étudiés dans sa recherche témoignent d’un héritage linguistique concret, transporté et transformé au fil du temps. Qu’il s’agisse de chants spirituels du Vodun, de répertoires sacrés afro-brésiliens ou de compositions originales, la langue fon agit comme un marqueur de continuité culturelle.
À travers ces chants, une musique voyage, mais aussi une manière de penser le monde, de s’adresser au sacré et de faire communauté. En les réinterprétant, Azeemã participe à documenter une tradition et surtout à en réactiver la teneur idiomatique.
UNE DÉMARCHE ARTISTIQUE PLURIELLE
Xwétanu se déploie sous plusieurs formes : photographies, vidéoclip, compositions musicales, jusqu’à un concert final qui viendra clore ce cycle de recherche-création. Cette diversité de médiums traduit une volonté de restitution complète, où chaque format capte une dimension spécifique de l’expérience.
Les images prolongent le regard ethnographique, les sons restituent l’intensité rituelle, tandis que la performance scénique permet une rencontre interactive avec le public. L’ensemble compose une œuvre immersive, à la fois documentaire et poétique.
Cette approche pluridisciplinaire souligne une position artistique claire : celle d’un refus des frontières entre savoir et création. Ce qui se perçoit également au niveau du processus car celui-ci réunit ou sollicite des talents à la fois béninois (John Kidas, Fabrice Megnizoun, Yabo Feliho, Souleyman Ibrahim, Carolle Ahodekon, etc.) et brésiliens (Akha Rubi, Jéssica Oliveira, Ana Flávia Peixoto, Armando Mendonça, Jaël Emanuels, etc.). C’est dire que chez Azeemã, relier les territoires passent également par la mise en commun des compétences. Et semble-t-il, chez elle, création et recherche avancent ensemble, indissociables.
FAIRE ŒUVRE DE MÉMOIRE ET DE CIRCULATION
Au-delà de sa dimension esthétique, le projet s’inscrit dans une réflexion plus large sur la circulation des cultures et la persistance des héritages africains dans les diasporas.
En mettant en lumière les correspondances entre Vodun et Candomblé, en mettant en branle les talents ; Azeemã rappelle que ces traditions ne sont ni figées ni isolées. Elles sont le produit d’histoires complexes, marquées par une authenticité d’expressions antérieure à la brusquerie de la déportation mais aussi par une remarquable résilience de transmission et de transformation.
Xwétanu apparaît ainsi comme un geste de reconnexion. On pourrait y lire un retour nostalgique vers une origine lointaine, mais il en ressort surtout une relecture contemporaine des liens qui unissent les deux rives de l’Atlantique. Une manière pour Azeemã de faire percevoir l’intemporalité de nos patrimoines immatériels, à travers la recherche scientifique, la musique et l’image. Au final, les chants dont elle se réempare continuent de perpétuer nos appartenances en mouvement.


