SAHADATOU AMI TOURÉ OU L’ART DE CONSTRUIRE LA DANSE COMME UN ÉCOSYSTÈME DURABLE

Elle a la volonté d’une meneuse de meute qui construit à la manière des fourmis. Patiemment. Sur la durée. Ainsi, depuis des années au Nord du Bénin, au cœur de Parakou, Sahadatou AMI TOURÉ veille à s’auto-organiser pour que le nid dans lequel elle désire voir proliférer la danse et ses danseurs(ses), soit composé d’une partie souterraine constituée par un réseau relationnel solide et d’un ensemble de groupes, de creusets, d’écoles, formé d’un grand nombre de talents en évolution puis étroitement liés les uns aux autres.

En soi, cela relève chez elle, d’une stratégie d’implantation artistique pérenne inspirée de ce qui existe dans les pôles africains et mondiaux mais pensée à l’échelle de ce qui mérite de se bâtir hors desdites grandes capitales culturelles. C’est-à-dire, là où nombre de trajectoires artistiques cherchent à rejoindre un centre urbanisé (Cotonou, Dakar, Ouagadougou, puis l’Europe). Ici, Sahadatou AMI TOURÉ opère un déplacement inverse : elle travaille depuis un territoire souvent perçu comme périphérique pour en faire un lieu de production, de formation et de circulation.

Ce choix structurel repose sur l’idée que l’existence d’une scène chorégraphique ne dépend pas d’un lieu en soi, mais des conditions d’organisation, de transmission et de reconnaissance qui y sont construites. Comment cette logique d’implantation influence-t-elle sa carrière ?

DU SOCLE A LA DURABILITÉ
Sa méthodologie est cohérence. Elle installe un socle. Elle travaille à une synergie. Elle entretient une pérennité. Puis elle veille à une émulation affûtée et à une saine concurrence interne.

Ces phases disent l’essentiel de ce qu’incarne la vision de Sahadatou AMI TOURÉ. L’acte chorégraphique chez elle semble avant tout basé sur un écosystème social. Les projets qu’elle initie à Parakou (formations, concours, rendez-vous réguliers, etc.) visent à non seulement l’émergence de talents individuels, mais aussi la constitution d’un milieu qui mûrit progressivement. Elle incite donc les talents sur place à se réapproprier l’estime de leur pratique en initiant par eux-mêmes, un espace où les danseur·ses se voient, se mesurent, se projettent, se confrontent, s’améliorent en se challengeant.

Dans un contexte où la danse reste souvent perçue comme une activité distractive, voire transitoire, cette logique d’émulation interne produit un effet marquant : normaliser l’idée que la danse peut être un engagement durable, structuré, transmissible. Ce qui contribue clairement à transformer cette pratique souvent mise sous boisseau au point de l’isoler ; en trajectoire possible, prospective voire rentable.

ALLER A LA CONQUETE DEPUIS CHEZ SOI
D’autre part, Sahadatou AMI TOURÉ permet aussi aux talents sur place de croire en leur valeur-ajoutée in situ tout en étant capable de se projeter au-delà des lisières de leur territoire.

Ce qui nous dévoile la position politique au sens assumé de cette artiste : refuser que la reconnaissance artistique passe nécessairement par le départ qui renie l’origine ou l’extraction qui fuit la possibilité de contribution chez soi. Le travail de Sahadatou AMI TOURÉ consiste à maintenir une tension productive entre ancrage local et projection internationale, sans hiérarchiser (ou idéaliser ?) l’un au détriment de l’autre.

Son propre parcours l’illustre. Formée à l’École des Sables au Sénégal, au Centre La Termitière au Burkina Faso, passée par la compagnie Walô à Cotonou, puis engagée dans des projets internationaux comme Dancing Pina, elle circule entre le Bénin, la Suisse (où elle semble résider aujourd’hui) et plusieurs pays d’Europe. Mais cette circulation ne se fait pas au prix d’un effacement de son territoire d’origine ; elle nourrit au contraire son travail à Parakou et au Nord du Bénin.

SAHADATOU AMI TOURÉ on November 21, 2025 at Tanzhaus Basel, photographed by Hans-Jörg Walter

 

UNE DÉMARCHE CHORÉGRAPHIQUE EN TANT QUE PRISE DE PAROLE
Danser, puis chorégraphier, chez Sahadatou AMI TOURÉ, semble relever d’un même mouvement : prendre la parole par le corps. Ses créations, dont BARIKA, le cri à la poussière, terre de vie, s’inscrivent dans une danse qui se soustrait de l’abstraction formelle, pour adopter une lisibilité sensible. Le geste chorégraphique y est chargé d’expériences vécues, de tensions sociales, de frustrations inexprimées, de non-dits à dévoiler, d’urgences d’actions à susciter. Et cela, notamment autour de la condition féminine.

Son rapport à l’enseignement et à la création procède d’une même logique : la danse comme outil de transformation individuelle et collective. Cette conception, héritée autant de ses formations que de son expérience de terrain, inscrit son travail dans une pédagogie du corps conscient, où le mouvement devient langage, et le langage, espace de reconfiguration du soi.

Chez Sahadatou AMI TOURÉ, il semble que le corps est redéfini comme vecteur d’énonciation socio-politique. De fait, il est implémenté par son travail dans sa dimension suggestive, démonstrative, avant d’être ensuite abordé comme un terrain d’investigation phénoménologique des rapports de pouvoir et des structures d’oppression, en particulier celles affectant la femme.

La chorégraphie opère ici comme une herméneutique de l’indicible. Elle décode les symptômes des traumatismes sociétaux inscrits dans la corporalité, offrant un espace de diagnostic critique des pathologies sociales identifiées dans le propos de l’artiste. Ce processus semble partir de la volonté de susciter une prise de conscience, pour initier par conséquent un véritable protocole de soin collectif, où le mouvement restaurateur vise la transfiguration identitaire et l’autonomisation (l’autonomie) des sujets. L’artiste propose par ses créations de servir ainsi d’hospice de la danse, où l’esthétique se subordonne à l’éthique de la transformation sociale, afin que toutes ses représentations deviennent une prescription d’action et d’émancipation.

LA VOLONTE DE S’INSCRIRE DANS L’HISTOIRE CHORÉGRAPHIQUE MONDIALE
Sa participation au projet Dancing Pina, revisitant Le Sacre du printemps de Pina Bausch, marque une étape importante dans son parcours. Si elle légitime sa capacité à surpasser ses acquis premiers, elle apparaît surtout comme une expérience de confrontation avec une intention chorégraphique exigeante, collective, historiquement mémorable. Cette expérience aurait nourri chez Sahadatou AMI TOURÉ une rigueur accrue, une attention à l’exactitude du déplacement et à la discipline du corps, qu’elle réinvestit ensuite dans ses pratiques pédagogiques et créatives.

De même, ses collaborations avec d’autres compagnies et chorégraphes, au Bénin comme à l’international, participent d’un dialogue constant entre esthétiques, pratiques, perspectives, fonctionnements, ficelages. Jusqu’à devenir marqueur de son sens de l’hybridation pointilleuse et méticuleusement choisie. Ce qui induit que dans son travail, Sahadatou AMI TOURÉ nous gratifie d’une coexistence de langages vouée à amplifier notre curiosité de compréhension et, assumée comme telle.

LE CONCOURS COMME OUTIL DE STRUCTURATION CULTURELLE
En dépit d’un calendrier dense, la constance organisationnelle du Kobourou School Dance Challenge (un événement désormais fédérateur à Parakou) constitue une preuve explicite de sa détermination assidue. Cette initiative démontre que le potentiel créatif transcende les déterminismes spatio-géographiques.

Sa posture postule d’ailleurs que l’efficience du talent chorégraphique dépend moins de son ancrage local, que de la qualité intrinsèque de son expression et de sa formalisation scénique continuelle. Sous la houlette de Sahadatou AMI TOURÉ, l’espace géographique n’est plus qu’un paramètre ajustable de l’équation artistique qu’elle doit résoudre pour mener à bout ce projet.

De plus, la dynamique systémique générée par cette compétition de danse thématique inter-collège, couplée à l’ingénierie événementielle (l’entertainment et la hype urbaine) qu’elle déploie, participe à une évolution de l’image de Parakou et du Nord du Bénin. Cela met en exergue la nécessité d’infrastructures d’exposition pour catalyser l’éclosion des talents, en identifiant le concours comme un catalyseur de visibilité et un outil de structuration culturelle territorialisée. D’autant que ce concours devient un outil de politique culturelle locale, un dispositif de visibilité, d’évaluation et de projection.

AU FINAL…
Ce qui frappe, dans la trajectoire de Sahadatou AMI TOURÉ, c’est la constance, l’organisation, la transmission, la capacité à penser la danse comme un fait social holistique, à la fois artistique, éducatif, communautaire et politique. Et en travaillant sur la mise en scène, l’attention portée au public, à l’expérience collective, Sahadatou AMI TOURÉ fait de sa pratique un levier de réflexion, d’introspection, de questionnements, de reconnaissance artistique.

Dans un paysage culturel souvent marqué par l’événementiel valorisé et valorisante seulement quand elle provient des grands pôles, son engagement au Nord du Bénin propose une autre lecture : celle d’une création qui s’inscrit dans le temps long, dans les corps, dans les liens, et dans les lieux.

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