Religieuse de la Congrégation des Sœurs de Saint-Augustin et artiste plasticienne de renommée internationale, Sœur Henriette Marie Goussikindey trace un parcours singulier à la croisée de la foi et de la création. Son œuvre, profondément abstraite et spirituelle, explore l’invisible et interroge la place de l’humain dans sa quête de sens.
À rebours des représentations classiques de l’art religieux, Sœur Henriette Goussikindey développe une écriture plastique singulière où la foi ne s’illustre pas, mais se ressent. Une démarche artistique qui interroge les codes, bouscule les perceptions et redéfinit les contours du sacré dans l’art contemporain africain. Peindre pour dire l’indicible, créer pour transmettre l’essentiel, Sœur Henriette Goussikindey fait de l’art un espace de rencontre entre l’homme et le divin. Une trajectoire inspirante portée par la foi, la résilience et une liberté créative assumée. Avec elle, la foi devient matière et l’art devient prière. Religieuse engagée, artiste plasticienne reconnue au-delà des frontières africaines, Sœur Henriette Marie Goussikindey incarne une rare alchimie. Celle de la foi vécue comme création et de l’art pensé comme chemin de transcendance. Née le 18 mai 1968 au Cameroun, cette sœur de la Congrégation des Sœurs de Saint-Augustin s’impose aujourd’hui comme une voix singulière de l’art contemporain africain, à la croisée du spirituel, du social et de l’intime. Chez Sœur Henriette, tout commence très tôt. Bien avant les toiles et les expositions internationales, il y a une enfant silencieuse, introspective, qui trouve dans la création un refuge et un langage. Dernière d’une fratrie, souvent seule, elle invente son propre univers, façonne des statuettes, leur parle, leur donne vie. Une manière de combler l’absence, mais surtout de poser les premiers jalons d’une sensibilité artistique profonde.
Parallèlement, une autre conviction mûrit en elle, celle de se consacrer aux autres. « Je disais déjà à mes parents que je ne voulais pas me marier, mais aider les personnes en difficulté ». Cette envie d’être au service des autres trouvera en tout cas écho. Ce double appel de service et de création à la fois ne cessera de grandir jusqu’à devenir indissociable. Aujourd’hui, en parcourant ses toiles, on peut affirmer tout haut qu’elle y est arrivée. Ces vœux, elle aura réussi en tout à les combler et s’y plait bien.
L’art comme prolongement de la prière
Entrée dans la vie religieuse il y a plus de trente ans, Sœur Henriette découvre progressivement que sa pratique artistique n’est pas un simple talent. C’est une extension de sa vie spirituelle, confie-t-elle. Ses journées commencent par la prière, l’Eucharistie, la méditation. Puis vient l’atelier. Mais en vrai c’est une suite logique de sa double vie. « Ce que je reçois dans la prière devient une communication avec la toile », confie, souriante, la religieuse. Là, un dialogue s’installe. Sa peinture ne représente pas directement des figures religieuses. Pas de Vierge Marie ni de Christ figuratif. À la place ? des formes, des couleurs, des textures qui traduisent une expérience intérieure. Son art est abstrait, mais profondément habité. Il ne montre pas Dieu. Il suggère la rencontre. L’œuvre de la Sœur Henriette laisse entrevoir entre la toile, une artiste libre et plurielle.
Cette prouesse est le résultat d’un long parcours et cheminement.
Repérée dès le noviciat pour ses aptitudes, elle est orientée vers une formation artistique structurée. Elle étudie à l’Institut des Arts au Cameroun pendant quatre ans, avant de poursuivre son perfectionnement au Bénin, en France et au Canada. Mais Sœur Henriette refuse toute assignation technique. Elle slalome entre peinture à l’huile, acrylique, aquarelle, gravure… Autant dire qu’elle explore sans cesse à la quête de sa propre approche qu’elle finira tout de même par trouver. Le “Grarel” entendez gravure sur pigment naturel est sa marque de fabrique. C’est une technique consistant à graver directement dans la toile, sans presse, en détournant les méthodes classiques.
Une femme, une artiste, une exception
Pour elle, « l’artiste a besoin du peu pour créer ». Cette liberté est au cœur de sa démarche qu’elle défend autant que son art. Ne jamais se laisser enfermer, ni dans un style, ni dans une discipline, telle est son leitmotiv. Du voile à la toile, ou de la toile au voile, la religieuse a souvent eu besoin de d’exposer pour se faire comprendre. Elle vogue par moment entre incompréhensions et affirmation de soi. Pour elle, être religieuse et artiste contemporaine n’est pas un chemin sans tensions. Dans sa communauté comme dans le milieu artistique, Sœur Henriette a souvent dû expliquer, justifier, parfois même résister. Certaines de ses consœurs peinent à comprendre ses œuvres abstraites. Dans le monde de l’art, on lui ferme parfois des portes, réduisant son travail à une simple iconographie religieuse.
« Ici, on ne présente pas les images de la vierge Marie », lui lance un responsable d’exposition. Mais il en faut bien plus pour éteindre son art. D’ailleurs, elle peint en tenue religieuse, parfois en pantalon dans les ateliers, assumant pleinement cette double identité. « Je ne renierai ni ma tenue, ni mon art », se défend-t-elle.
Fidèle à l’esprit de sa congrégation, engagée dans la promotion humaine, notamment celle des femmes, Sœur Henriette fait de l’art un outil de transmission. Elle crée des ateliers, forme des jeunes, enseigne les bases de la créativité et du langage plastique. À l’INMAC, elle initie les étudiants aux couleurs, aux techniques, mais surtout à la liberté d’expression. Car pour elle, l’art ne s’enseigne pas comme une recette et « on n’apprend pas à devenir artiste. « On accompagne une vision ».
Dans un contexte où de nombreuses femmes artistes doivent interrompre leur carrière pour des contraintes familiales, Sœur Henriette mesure sa singularité. Elle évoque ces artistes contraintes d’abandonner leurs expositions, appelées par des obligations domestiques. Elle, grâce à sa vocation religieuse, a pu continuer. « Je reconnais que j’ai de la chance », soupire-t-elle. Mais cette chance, elle la transforme en responsabilité pour transmettre, ouvrir des voies, inspirer. Au-delà de la foi et de la mission, l’art est aussi pour elle un espace thérapeutique. La perte de ses parents, les ruptures de la vie, les épreuves… tout passe par la toile. « Quand je peins, je me vide et je me remplis », admet-elle. Son atelier devient donc un second couvent. Un lieu de silence, de reconstruction, de renaissance.
Influencée à ses débuts par Pablo Picasso, notamment dans son usage des masques africains et des perspectives multiples, Sœur Henriette s’en est progressivement détachée pour construire un langage profondément personnel. Aujourd’hui, son œuvre traverse les frontières, interroge, dérange parfois, mais touche par sa sincérité. Elle appartient à cette génération d’artistes africains qui ne cherchent plus à représenter, mais à signifier. À la question de se définir, elle répond avec une simplicité désarmante, « Je suis religieuse et artiste plasticienne ». Mais derrière cette sobriété se cache une trajectoire dense, habitée, profondément cohérente.
Dans un univers artistique en constante mutation, Sœur Henriette Marie Goussikindey trace un sillon rare, celui d’un art qui ne cherche ni à séduire ni à plaire, mais à relier l’humain à lui-même, l’humain aux autres, et peut-être, au-delà des formes et des couleurs, l’humain à l’invisible.


