Les pulsations qu’il s’invente peuvent se lire comme des transpositions d’un chemin intérieur d’où émane sa conversation d’âme avec le monde. À écoute attentive, son jeu de batterie qui bat la mesure pentatonise le temps. Relents de ses réflexes de percussionnistes depuis sa terre natale. Puis, au fil des émotions, l’oreille découvre à quel point un fil conducteur transcrit sa démarche : celui de l’encroisement des formes et des fonctions des instruments dont il s’empare. Justement, lui-même, se situe entre Cotonou et Bruxelles, entre improvisation et mémoire traditionnelle qui se mêlent, entre voix issues de traditions et rythmiques empruntées au contemporain qui s’entrelacent, entre scènes locales et rencontres internationales qui dialoguent dans un mouvement incessant. Ainsi, l’on comprend que le musicien qu’il est, cherche à questionner le geste, la pratique, le collectif, la relation et la territorialité. Avec Angelo Moustapha, la musique aussi bien que le rythme devient quêtes, enquête et exploration. En cela, son travail repose sur la notion de vibrations dont l’enjeu est de raconter autant le monde que la manière dont il le traverse librement.
APPRENTISSAGES ET ENRACINEMENT
Le parcours d’Angelo Moustapha s’inscrit dans une trajectoire où la musique est d’abord une pratique collective. Né en 1993 à Nikki, il grandit dans un environnement où le jeu rythmique s’apprend par l’écoute, la participation et la responsabilité au sein du groupe, notamment dans le cadre ecclésial et choral. Très tôt, cette immersion forge chez lui un rapport au rythme qui dépasse la fonction d’accompagnement : la pulsation organise, oriente, soutient l’ensemble.
Ensuite, sa formation à l’École Supérieure des Métiers d’Art et de la Culture (ESMAC) à Cotonou marque une étape décisive dans la formalisation de cette pratique. Elle articule un savoir empirique à une pensée consciente de l’instrument, de l’arrangement et de la composition. Cette double origine (pratique populaire et formation institutionnelle) éclaire une constante de son travail : le refus d’opposer tradition et modernité, au profit d’une continuité interrogée. La distinction de Meilleur Batteur d’Afrique obtenue en 2017 agit de fait comme une consécration qui devient un seuil dans sa progression locale, rendant audible au-delà du Bénin son langage rythmique déjà structuré.

LE POUVOIR DU JAZZ
Chez Angelo Moustapha, le jazz intervient comme une cicatrisation, une réconciliation, un affinage, une maturation d’appartenance stylistique. Mais aussi comme un espace de déplacement de ses acquis de souches vers des ré-implémentations d’éléments de ressourcements. Il semble de fait, l’aborder à partir d’une question centrale : que fait le jazz au temps, et comment cette logique entre-t-elle en dialogue avec les rythmes de traditions qu’il connaît déjà ? Cette posture l’éloigne d’un jazz d’imitation. L’improvisation, la variation métrique et la souplesse formelle deviennent pour lui des outils de recherche, d’approfondissement et de réinvention de la pratique jazz. Son jeu met en tension différentes temporalités : les cycles se déplacent, les accents se décalent, le swing gagne en mesures asymétriques ou en polyrythmies complexes, le temps se fait mouvement et mouvant. Dans sa pratique, l’improvisation fonctionne comme un ajustement permanent au collectif, sans démonstration injustifiée.
CIRCULATIONS ET DIALOGUES
Son installation en Europe, notamment en Belgique, ouvre une nouvelle phase dans son parcours artistique : celle de l’intégration dans des réseaux jazz internationaux. Les collaborations avec des musiciens comme Philip Catherine ou Lionel Loueke témoignent d’un adoubement symbolique et d’une compatibilité réelle de leurs langages respectifs. Angelo Moustapha s’inscrit dans ces contextes en conservant son ancrage, mettant en circulation un savoir rythmique qui trouve des points d’appui ailleurs.
Cette pensée collective se déploie pleinement dans le trio IBIYEWA auquel il appartient. Le groupe repose sur un partage des fonctions où la basse, la pulsation et les rôles instrumentaux se déplacent constamment. Leur album « Vendredi Magnifique » propose une musique aux frontières poreuses, mêlant rythmes africains, jazz et textures contemporaines sans hiérarchie affichée. Les structures y sont présentes, mais suffisamment ouvertes pour accueillir l’imprévu. Angelo Moustapha y agit comme régulateur : il densifie, allège, déplace, au service d’un équilibre commun.
Quant au projet avec MACONDO TRIO, le cadre se resserre légèrement pour l’artiste : les cycles rythmiques sont plus affirmés, mais l’enjeu reste le même ; c’est-à-dire explorer ce que le rythme peut produire comme narration non verbale. De fait, ces projets révèlent une constante chez Angélo Moustapha : l’attention aux formes collectives et une capacité à adapter son jeu sans en diluer la cohérence.
DE L’AILLEURS A L’ICI
Un autre aspect essentiel de sa trajectoire réside dans son rapport au retour au pays. Revenir au Bénin pour Angélo Moustapha semble être une mise à l’épreuve volontairement consentie. Les interactions avec ses pairs béninois paraissent lui imposer une rigueur spécifique, faite de confrontation ardue et d’exigence immédiate. D’autre part, ses retours semblent nourrir également chez lui, un engagement actif : concerts, rencontres-débats comme le Meet & Greet de Totem Afrikaraïbes, et développement de projets locaux.
C’est dans ce contexte que s’inscrit Cotonou Tronic, collectif fondé au Bénin, où musiques traditionnelles et pratiques électroniques s’entremêlent. Le premier album « Wezon Benin », fruit de collaborations bénino-belges, propose une musique tournée vers la circulation, évoquant territoires, mémoires et pratiques en transgression de toute identité figée. Le projet interroge concrètement les conditions d’une création capable de voyager internationalement tout en restant pertinente localement.
TRANSVERSALITES ET EXPANSIONS
Au-delà de son approche exclusivement musicale, Angélo Moustapha déploie sa
présence sur des projets multidisciplinaires. Qu’il s’agisse de performances, d’installations muséales, de collaborations avec la danse, l’art visuel ou d’autres formes de création scénique. Ce qui révèle une extension cohérente et réfléchie de sa démarche d’existence artistique. La percussion, dans ces contextes, cesse d’être un support rythmique d’accompagnement pour devenir un dispositif sonore modulable et modelé par l’espace et la temporalité du projet auquel il prend part. Ainsi, il participe à la structuration d’un écosystème sonore et plastique.
Dans ces projets, Angelo Moustapha s’engage donc comme partenaire de créativité, capable de réagir et d’interagir avec les contraintes du dispositif, d’ajuster ses interventions au gré des danseurs ou au rythme des images. Ce qui renforce son sens de l’écoute active. De sorte à faciliter la création de passerelles entre les disciplines, d’engendrer des tensions, de mettre en place des respirations et d’amplifier l’occupation stratégique des espaces d’intensité collective.
Cette approche met en lumière deux dimensions essentielles du travail d’Angélo Moustapha. D’une part, une discipline technique et conceptuelle, car l’adaptation à des environnements variés exige un contrôle fin du son et des pulsions rythmiques. D’autre part, une ouverture esthétique, qui illustre sa capacité à transposer les savoirs cadencés africains dans des contextes contemporains et à les faire interagir avec d’autres langages artistiques.
EN DEFINITIVE
Angelo Moustapha se révèle comme un musicien dont la singularité réside dans sa manière de faire circuler le rythme percussif et sa musique de recherche au-delà des cadres stylistiques existants, en les convertissant en instruments de relation, d’échange et de création partagée. Son parcours illustre une manière exigeante de penser le jazz et les musiques africaines contemporaines, notamment en tant que nœuds d’ouvertures, d’expérimentation et de pluralisme artistique. À travers ses collaborations et projets multidisciplinaires, sa musique s’affirme comme une expérience à la fois spatiale, temporelle et relationnelle.
Djamile Mama Gao

