Tout chez lui, vient bousculer nos acquis, nos idées pré-reçues, nos fausses certitudes sur nous-mêmes et nos biais de représentation de notre patrimoine. Architecte de formation, poète, chercheur et transmetteur de savoirs, celui qui assume d’écrire une poésie d’intérêt populaire, avec la simplicité de la formulation, l’accessibilité de la rime, la fluidité du langage et qui se surnomme “ Le Petit Poète” (LPP) ; fait bouger les lignes de l’appropriation patrimoniale pour l’amener aux frontières d’une prise de conscience contemporaine. Le Fâ est son territoire d’explorations. Avec pour ambition d’en démystifier les contours, de le monnayer, de faire percevoir sa densité scientifique, esthétique, philosophique, culturelle et sociale. Pour y parvenir, Gratien Ahouanmènou multiplie les formats, les médiums, les moyens, les possibilités. Et depuis, son propos est une matière qui nous décomplexe, nous rapproche de notre identité avec sérénité, nous pousse (incite ?) à mieux comprendre, à nous documenter, à nous réaligner à nos valeurs intrinsèques. De quelles manières s’y prend-t-il ? Pour quel(s) impact(s) ?
RÉINSCRIRE NOS SAVOIRS DANS LEUR DIMENSION INTELLECTUELLE
L’une des clés de sa démarche réside dans le refus de réduire le Fâ au divinatoire. Gratien Ahouanmènou propose une perspective plus large, plus nuancée, plus pertinente de ce qu’est dans son essence le Fâ. Sa lecture se structure donc autour d’un diagramme tripolaire : la Créature, la Création, le Créateur.
La première relation concerne l’être humain et ses semblables. Elle rassemble des éléments de sagesse et des notions d’éducation. La deuxième associe l’homme à son environnement. Elle convoque l’écologie et la pharmacopée. La troisième ouvre sur l’invisible, le cosmos et le divin, avec la divination et la spiritualité.
Cette organisation constitue, dans son approche, une véritable narrative de notre rapport (béninois et africain) d’être au monde. Intellectuellement, cela nous décentre de manière significative du regard hérité des civilisations qui ont été importées sous nos cieux.
Le Fâ revêt toute sa teneur et apparaît alors comme un ensemble de connaissances, de pratiques et de principes reliant la conduite individuelle, la vie collective, le lien à l’environnement et la représentation du sacré. C’est ce que Gratien Ahouanmènou semble appeler « l’éthique de la relation ».
Ses clarifications favorisent une prise de conscience identitaire. Elles permettent également de s’affranchir et de s’émanciper du rapport malaisant, dogmatique et religieux qui nous a été légué vis-à-vis de nos spiritualités. La reconstruction d’une vérité historique, idéologique et logique est l’enjeu auquel cherche à répondre le travail de Gratien Ahouanmènou. Depuis la radio jusqu’aux conférences publiques, la mise en valeur d’un savoir légitime est l’élément de centralité fondamentale de sa préoccupation. Et cette quête nous mène vers des questionnements de fond : que connaît-on de ce que nous avons toujours été ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Comment le transmet-on ? Dans quelles conditions nos sociétés peuvent-elles s’en inspirer pour se reforger, se panser, se repenser, se projeter ? Que conservent-t-elles de ce que nous avons, de ce que nous savons ? Comment faire en sorte que les prochaines générations se réapproprient avec confiance, aisance, fierté, conscience tout le patrimoine qui nous définit ?
Plus loin, l’un des intérêts de son parcours consisterait particulièrement à rendre explicites à notre époque les structures de pensée qu’il a identifié dans le patrimoine lié au Fâ et longtemps transmis à travers l’oralité.
LA PROPAGANDE PAR PEDAGOGIE SIMPLIFICATRICE
L’oralité occupe une place déterminante dans cette démarche. Elle fut pendant des générations sous nos cieux, un mode de conservation, de sélection et de transmission des connaissances. Gratien Ahouanmènou s’en empare de manière holistique afin de proposer plusieurs portes d’accès à nos savoirs. Il n’hésite donc pas à passer de la radio à la télévision, puis à intervenir sur plusieurs canaux d’internet, pour enfin aboutir à des conférences physiques. Cette trajectoire révèle une intention de diversification stratégique et de maximalisation de l’impact de son message.
L’intention semble être de toucher le grand public, y compris les personnes qui ne lisent pas des revues dites scientifiques. En cela, son approche est un changement de paradigme culturel, politique et éducatif.
Alors que Cheikh Anta Diop a consacré sa vie à un combat de légitimation scientifique de ses travaux (notamment sur l’origine africaine de la civilisation égyptienne ou l’unité culturelle de l’Afrique noire) visant d’abord à convaincre ses pairs, l’académie occidentale et les élites africaines, afin de détruire les fondements idéologiques du colonialisme et du racisme scientifique ; Gratien Ahouanmènou quant à lui, tente de transformer des vérités didactiques en un levier d’émancipation psychologique, de fierté et de reconstruction de l’estime de soi pour les populations africaines et de la diaspora.
Par la même occasion, nous passons de l’accès élitiste à la démocratisation culturelle. En effet, alors que les livres de Cheikh Anta Diop notamment Nations nègres et culture ou encore Antériorité des civilisations nègres ; sont des ouvrages fortement scientifiques, denses, techniques, parfois difficiles d’accès pour qui n’a pas de formation en histoire, en anthropologie ou en sciences dures ; ce que Gratien Ahouanmènou propose, participe à traduire des concepts complexes en un langage simple et accessible, permettant à toutes les couches sociales, aux jeunes et aux non-spécialistes de s’approprier leur histoire sans barrière académique.
Par la vulgarisation moderne qu’il utilise en s’appuyant sur les nouveaux formats (podcasts, vidéos YouTube, réseaux sociaux, jeux pour enfants et famille, etc.), Gratien Ahouanmènou passe de la posture défensive qu’on connaît aux militants identitaires africains à la posture créative. Ce qui permet de transformer ce qui relevait de débat d’idées à de l’impact systémique (dans le sens de l’éducation et de l’éveil politique).
S’il est vrai que Cheikh Anta Diop espérait que la reconnaissance de ses pairs forcerait une réécriture des manuels scolaires par les États africains ; peu de choses ont bougé dans ce sens depuis les années 70.
Avec ce que fait Gratien Ahouanmènou, nous tenons une forme de prolongement qui vient appuyer la pertinence de ce qu’avait semé l’historien et anthropologue sénégalais. Justement à travers ses poèmes, ses livres, ses interviews, ses conférences, à destination du jeune public, Gratien Ahouanmènou dit Le Petit Poète (LPP) ose une vulgarisation capable de susciter une demande populaire naturelle, spontanée. Lorsque les citoyen.ne.s, les parents, les enseignant.e.s, les enfants, les étudiant.e.s et plus encore, vont se mettre à maîtriser leur histoire, à comprendre la portée de leur patrimoine immatériel, mémoriel, humaniste ; tous.tes seront davantage enclin.e.s à exiger elleux-mêmes des réformes concernant les programmes scolaires clairement désuets. Cela pourrait donc pousser les gouvernements à agir, parce que la demande dépasse la pression de quelques intellectuels, et s’élargit à la société civile.
Chez Gratien Ahouanmènou, cette massification de ses recherches autour du Fâ semble ainsi participer à les vulgariser à grande échelle, à légitimer son propos dans l’espace public et à créer une prise de conscience collective.
UNE MÉMOIRE TOURNÉE VERS LE FUTUR
Une autre dimension de son approche consiste au rapprochement entre la structure du Fâ et la logique binaire. Il s’appuie notamment sur les seize figures fondamentales et les 256 configurations qui constituent l’une des charpentes du système divinatoire. Il rapproche cette logique combinatoire des principes de représentation de l’information dans l’informatique.
Cette comparaison permet d’établir un dialogue entre deux univers à priori éloignés par le temps et par leurs usages : celui des signes traditionnels et celui du calcul numérique.
Par contre, pour les générations nées avec les technologies numériques, le langage du binaire peut ainsi devenir une porte d’entrée vers un patrimoine jusque-là perçu comme lointain. Gratien Ahouanmènou dit LPP traduit ainsi une matière ancienne dans un vocabulaire susceptible de dialoguer avec les sensibilités contemporaines.
C’est sans doute là, l’une des valeurs-ajoutées de Gratien Ahouanmènou. Elle tient à la manière dont il tente de créer des transversalités, de les organiser, de les contextualiser et de les rendre transmissibles. Son parcours dessine une fonction devenue essentielle dans l’écosystème culturel béninois : celle du médiateur intellectuel entre savoirs endogènes, mémoire collective et publics contemporains.
Et c’est avec un sens de la responsabilité qu’il semble s’y évertuer car tous ses rapprochements paraissent encadrés par une intention de précision, de documentation et de distinction entre interprétation et démonstration.
Dans cette perspective, Gratien Ahouanmènou pourrait être nommé à juste titre « archiviste du futur » car il s’intéresse dans le présent, à ce que les savoirs des ancêtres peuvent encore produire dans l’esprit des générations d’avenir. Une manière subtile de rendre le patrimoine du Fâ intemporel, approfondi, interactif, permanent et accessible en tout temps et en tout lieu.

