COMMENT TRANSFORMER LE « SOFT POWER » CULTUREL BÉNINOIS EN AIMANT À CAPITAUX ?

Du cœur historique de Porto-Novo à la ferveur mémorielle de Ouidah, des palais royaux d’Abomey aux grandes mutations de la Gaani à Nikki, le Bénin vit une transformation culturelle sans précédent. Aux quatre coins du pays, la volonté politique a enclenché une dynamique patrimoniale et infrastructurelle majeure, prouvant que la culture est le moteur choisi pour le développement de la nation. Pourtant, derrière ces chantiers publics d’envergure, un défi crucial se dessine : comment faire passer notre écosystème créatif du statut de fierté nationale et souveraine à celui de secteur économique hautement attractif pour le secteur privé ? Quels leviers sont indispensables pour inciter à l’investissement durable dans les industries culturelles et créatives (ICC) béninoises ?

Depuis quelques années, le Bénin fait figure de bon élève de la sous-région en matière de volontarisme culturel public. Des millions (évalués d’ailleurs en dollars) sont acquis et injectés dans les infrastructures et le tourisme. Le constat saute aux yeux de tout observateur du paysage culturel ouest-africain : le Bénin ne centralise plus ses ambitions.

D’autant que le pays déploie ses forces sur l’ensemble de son territoire. Ouidah se réinvente en pôle mondial du tourisme mémoriel et des arts visuels ; Porto-Novo mise sur une requalification stratégique de son patrimoine et de ses festivals ; Abomey s’apprête à redéfinir l’expérience muséale grâce à des financements massifs ; tandis que Nikki modernise l’impact économique et touristique de la Gaani. Cet effort global montre que les fondations sont posées. Mais l’argent public et les investissements étatiques ne peuvent, à eux seuls, porter l’ensemble d’une économie culturelle et créative. Pour que l’ensemble des secteurs d’activité liés à la création, la production, la diffusion et la commercialisation de biens, de services et de contenus à forte valeur artistique, culturelle ou patrimoniale conquièrent des marchés durables, le relais doit impérativement être pris par le secteur privé : banques, business angels (personne physique qui investit une partie de son patrimoine en capital dans une start-up innovante à fort potentiel ; NDLR) et grandes entreprises locales ou internationales.

Aujourd’hui, investir dans les Industries Culturelles et Créatives au Bénin fait encore figure d’acte philanthropique ou de mécénat de prestige. Pour inverser la tendance et transformer la culture en un produit financier attractif, deux chantiers majeurs semblent s’offrir à nous.

LE LEVIER FISCAL : RENDRE L’ART FINANCIÈREMENT IRRÉSISTIBLE
Le premier frein à l’investissement est souvent l’absence d’un cadre fiscal incitatif fort. Pour convaincre un.e chef.fe d’entreprise d’injecter des dizaines voire des centaines de millions de francs CFA dans la production d’un album de musique urbaine ou dans le financement d’une infrastructure de diffusion ou dans d’autres champs des industries culturelles et créatives, l’État doit proposer des contreparties (et vraiment alléchantes).

L’amour de l’art ne suffit pas à convaincre. Il faudrait pouvoir parler le langage des calculatrices. Dans ce sens, d’autres pays dans le monde nous montre l’exemple, en permettant des « crédits d’impôts » ou des réductions directes sur la facture fiscale définitive pour le mécénat culturel. Notre loi quant à elle ne le permet pas encore véritablement. Elle utilise plutôt un mécanisme de déductibilité des charges.

Cela veut dire que l’argent donné à un projet culturel ne réduit pas directement l’impôt à payer, mais il est soustrait des bénéfices déclarés de l’entreprise qui donne. Ainsi, l’entreprise est taxée sur un bénéfice plus petit, ce qui fait baisser indirectement son impôt.

Le problème majeur réside dans les limites fixées par le Code Général des Impôts (CGI) béninois. Selon l’article 149, le plafond standard de ce coup de pouce est bloqué à 1 pour mille (1 ‰) du chiffre d’affaires.

Qu’est-ce que cela signifie ? De manière terre-à-terre : Imaginez une entreprise béninoise qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 100 millions de FCFA. Avec cette règle du « 1 pour mille », elle n’a le droit de déduire ses dons culturels que dans la limite microscopique de… 100 000 FCFA par an ! Pour les secteurs des industries culturelles et créatives, ce plafond est une barrière invisible mais évidente : aucune entreprise ne va financer un festival, un album ou une ligne de mode ou quoique ce soit d’autre, si sa déduction fiscale légale dépasse à peine le prix d’un smartphone d’entrée de gamme.

Heureusement, la loi a prévu une exception de taille pour les secteurs clés comme l’industrie culturelle, le tourisme et les arts. Lorsque les dons sont versés directement à l’État ou à des structures publiques, l’entreprise bénéficie d’une dérogation spéciale : elle peut déduire jusqu’à 25 millions de FCFA en plus du plafond standard.

Pourquoi c’est une opportunité, mais aussi un frein ? 25 millions de FCFA, c’est enfin une somme plutôt intéressante. Cela pourrait permettre de financer la production de plusieurs clips vidéo de classe internationale, de soutenir une stratégie de communication et de marketing autour d’un livre à fort potentiel, de s’impliquer dans la logistique d’un festival régional ou d’équiper un studio de création ou quelques autres initiatives d’une valeur approximativement émergente. Mais le piège est là : cette dérogation n’est valable que si l’argent va à l’État ou à ses démembrements. Si une grande entreprise veut financer directement un jeune label de musique privé, un collectif d’artistes indépendants ou une startup culturelle ou autres, elle retombe dans le piège des miettes du « 1 pour mille ».

C’est donc là que ça crisse. Or faut-il le rappeler, durant la crise de la Covid-19, l’État béninois a prouvé qu’il savait être audacieux en convertissant exceptionnellement certaines contributions d’urgence en véritables crédits d’impôt. De fait, pour que le privé devienne le premier financeur de nos artistes, de nos créatifs.tives, de nos entreprises culturelles et plus ; il est temps de pérenniser cette audace. Il faut déplafonner ces règles et permettre aux entreprises de soutenir directement les créateurs privés, sans intermédiaires, de manière légale et traçable ; tout en y trouvant un réel intérêt financier.

Ainsi : l’instauration d’un « crédit d’impôt mécénat » permettrait aux entreprises de déduire une partie de leurs investissements culturels de leur impôt sur les sociétés. De même, une baisse de la TVA sur les produits culturels locaux et des exonérations de taxes douanières sur les équipements techniques (studios d’enregistrement, matériel de tournage, etc.) réduirait le coût initial du risque pour les investisseurs.

ROMPRE LA GLACE ENTRE LES BANQUES ET LES CRÉATEURS.TRICES
Au Bénin, l’interaction entre un banquier et un entrepreneur culturel ressemble souvent à un dialogue de sourds. D’un côté, nous avons des institutions financières traditionnelles frileuses, habituées au commerce de négoce ou au BTP. De l’autre, des créateurs.trices débordants.tes d’idées mais souvent déconnecté(e)s des exigences du langage bancaire. Pour que l’argent circule, il faut briser ce plafond de verre.

Autrement dit : imaginez un producteur de musique ou un promoteur de festival qui se présente dans une banque de la place dans une ville comme une autre ; pour solliciter un prêt de 15 millions de FCFA afin de financer la tournée nationale d’un artiste ou l’organisation d’un grand concert ou autres initiatives importantes. Le conseiller bancaire, formaté pour minimiser les risques, va immédiatement lui réclamer une garantie réelle : un titre foncier (une parcelle de terre) ou une hypothèque. Le problème ? L’entrepreneur.e culturel.le n’a généralement pas de terre à gager. Ses seules richesses sont intangibles : un catalogue de morceaux sur les plateformes de streaming, des droits d’auteur en attente au BUBEDRA, ou le potentiel de vente de ses billets ; ou d’autres éléments selon le domaine créatif d’intervention. Pour la banque, cette richesse « immatérielle » vaut zéro. Ce qui devient une source de blocage total.

Et clairement, c’est une opportunité manquée, mais aussi un risque systémique. Parce qu’en refusant de s’adapter, les banques passent à côté d’un marché en pleine croissance et condamnent nos talents à l’asphyxie financière ou à la dépendance exclusive des subventions publiques. Un catalogue livresque qui vend, ou un catalogue musical qui génère des millions d’écoutes ou un concept de festival bien ancré sont pourtant des actifs qui rapportent de l’argent. Mais faute d’outils financiers pour évaluer la valeur d’une œuvre ou d’un droit d’auteur, sous nos cieux ; le système bancaire préfère fermer les yeux.

C’est donc problématique. On ne peut pas demander aux créateurs.trices de se formaliser si, une fois structurés, les portes des banques restent désespérément closes. Pour débloquer cette situation, des solutions concrètes et adaptées à notre contexte doivent être portées par l’État et le secteur financier.

Ce constat n’est pourtant pas nouveau. Ce qui implique que la mise en place d’un mécanisme de garantie ou d’allègement dédié aux ICCs est une urgence absolue. Il semble que c’est précisément à cela qu’essayait de répondre le projet de « Fonds de Bonification des Crédits des Projets Culturels (Fbcpc) ». Évoqué avec insistance il y a quelques années, ce dispositif portait sur le papier une promesse importante : lorsqu’une banque accepte de faire crédit à un entrepreneur culturel béninois, l’État s’engageait à prendre en charge l’intégralité des intérêts générés. Une idée brillante pour inciter le privé à prêter sans étrangler le créateur. Qu’est-ce que cela a donné ? Où est-ce que ça en est ? Sur le terrain, l’exécution concrète semble n’avoir jamais véritablement pris forme, et le dispositif est resté très peu vulgarisé. Où se situe le blocage ? Est-ce du côté des institutions financières, frileuses et incapables de concevoir des grilles d’évaluation pour les industries culturelles et créatives ? Ou est-ce du côté des artistes et des promoteurs.trices culturel.le.s, trop informel.le.s ou sous-informé(e)s pour soumettre des dossiers techniquement viables et éligibles ?

Comme quoi, la question de l’accès au crédit bancaire doit être remise au centre de la table. Ce mécanisme, co-financé par l’État et des partenaires au développement, permettrait de couvrir jusqu’à 60 % ou 70 % du risque pris par les banques commerciales lorsqu’elles financent un projet culturel. Si la banque sait qu’en cas d’échec, le fonds lui rembourse la majeure partie de sa mise, le titre foncier ne sera plus une condition éliminatoire.

En parallèle, il faudrait stimuler l’émergence de réseaux de Business Angels locaux. C’est-à-dire des hommes et femmes d’affaires béninois.e.s prospères prêt(e)s à investir du capital-risque et à apporter leur expertise managériale à de jeunes labels, des startups culturelles ou des structures créatives en échange de parts sociales. Le salut du financement culturel ne viendra pas du crédit classique, il viendra de mécanismes agiles qui comprennent la valeur de l’immatériel.

C’EST LE MOMENT DE S’Y METTRE VRAIMENT
Le Bénin dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunités uniques. Le soft power est là, l’attention internationale aussi. En structurant les industries culturelles et créatives pour en faire des placements financiers sûrs et avantageux, le pays pourrait bien devenir le hub créatif de l’Afrique de l’Ouest. Le défi n’est plus artistique, il est désormais purement économique.

Un commentaire

  1. Osséni SOUBEROU

    Propre et percutant. Il faut oser la réflexion. Félicitations

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