Rip Cotonou : L’art face aux stigmates du temps et de la mémoire

Du 21 au 31 juillet 2026, la capitale économique béninoise va abriter la biennale dénommée “Rencontres Internationales de Performance de Cotonou” (Rip Cotonou). Portée conjointement par “Les Ateliers Mededa” et le collectif artistique “Sac O Dos”, cette édition s’articule autour d’une thématique aussi poétique que politique : « Archives-Ruines. Reconstruire des histoires non évidentes ». Croisant les regards et les sensibilités de créateurs venus du Bénin, de France, de Guadeloupe et du Togo, l’initiative se propose de réinvestir le tissu urbain et mémoriel. Le but est de faire parler les silences de l’histoire. Nous vous proposons cet entretien exclusif avec Eric Mededa, artiste plasticien et l’un des organisateurs, pour décrypter les enjeux d’un laboratoire artistique hors du commun.

Pourriez-vous vous présenter et nous expliquer ce qui caractérise votre démarche artistique ?
Je m’appelle Eric Mededa. Je suis artiste peintre, plasticien et performeur. L’art performatif, tel que je le pratique, se distingue par l’utilisation du corps comme matière première de création. C’est une discipline hybride qui dialogue avec l’installation, la vidéo ou encore la danse. En plus de la peinture, j’explore cette forme d’expression à travers divers projets et festivals, au Bénin ainsi qu’à l’international, notamment au Togo et au Burkina Faso.

Les Rencontres Internationales de Performance de Cotonou (RipCotonou) s’ouvrent dans quelques jours. Pouvez-vous nous présenter la genèse de ce projet et ce qui a motivé “Les Ateliers Mededa” à initier un tel espace d’expression artistique en plein cœur de Cotonou ?
Les profonds bouleversements mondiaux de ces dernières années nourrissent directement ma pratique d’artiste performeur et de créateur. Face à ces crises successives, la nécessité s’est imposée de fonder un festival pensé comme un espace de réflexion et de convergence entre artistes. Mon travail actuel s’articule autour de la réappropriation de la mémoire humaine et de l’exploration des récits enfouis de nos traditions. À travers cette démarche, j’explore la possibilité de reconstituer l’histoire à partir des ruines, qu’elles soient matérielles ou mémorielles. La crise de la Covid-19 a brutalement interrompu d’innombrables trajectoires de vie à travers toutes les générations. Ce projet interroge le devenir de ces élans brisés, la transmission de leurs aspirations et la prise en charge concrète de cet héritage invisible. Le but est d’éviter que les œuvres de ces disparus ne s’éteignent avec eux. Aujourd’hui, l’acronyme “Rip” est systématiquement associé au deuil et à la tragédie. J’ai choisi de détourner ces trois lettres pour déconstruire cette dynamique et participer à la décolonisation des mentalités. L’ambition, à long terme, est de redéfinir ce terme pour qu’il s’ouvre sur de nouvelles perspectives artistiques et conceptuelles plutôt que sur la seule idée de la mort. Ce festival se déploie ainsi comme un projet global structuré autour de trois axes fondamentaux : l’exploration des ruines, le devoir d’héritage et l’impératif de la reconstitution.

Le thème central de cette édition est “Archives-Ruines. Reconstruire des histoires non évidentes”. Qu’entendez-vous exactement par “histoires non évidentes” et de quelle manière les notions d’archive et de ruine se répondent-elles dans votre démarche curatoriale ?
L’étude des archives et de l’histoire permet d’explorer les fondements profonds de nos trajectoires individuelles et familiales. L’objectif essentiel consiste à sonder ces vestiges pour reconstituer des récits invisibles, qualifiés ici d’« histoires non-évidentes ». Ces dernières constituent un fil conducteur à tisser à partir des fragments du passé, à l’image des récits d’ancêtres transmis uniquement par voie orale, qu’il convient de matérialiser en mémoire familiale durable. Le Bénin, et plus particulièrement la ville de Cotonou, abrite de nombreuses mémoires en sursis. La disparition progressive de l’Organisation Commune Bénin-Niger (Ocbn) illustre parfaitement l’urgence de cette sauvegarde pour les nouvelles générations qui n’ont pas connu cette époque, ainsi que la responsabilité de transmission qui incombe à ceux qui l’ont vécue. Face à ces zones d’ombre, les artistes et les performeurs sont invités à s’approprier ces lacunes historiques ou à imaginer des récits pour nourrir leur processus créatif. Cette démarche vise à concevoir le témoignage destiné aux générations futures. La réflexion commune s’articule autour de la méthodologie d’approche de ces sujets et de la restitution de cette mémoire. Chaque performeur explore ainsi un angle singulier. À terme, la convergence de ces performances et de ces fragments artistiques se matérialisera sous la forme d’une exposition. Une démarche qui va nous permettre de formaliser un nouveau récit collectif.

Contrairement aux arts plastiques traditionnels ou aux expositions statiques, la performance met le corps, le mouvement et l’éphémère au centre de l’œuvre. En quoi ce médium est-il le plus adapté pour interroger les stigmates, les ruines et la mémoire urbaine ?
La performance est un art de l’instant. Une fois accomplie, elle ne subsiste que dans la mémoire de ceux qui l’ont vécue. Ses seules traces tangibles sont les photographies, les vidéos, les écrits ou les objets qui en ont fait partie. En cela, elle est à l’image de notre propre histoire. C’est-à-dire un flux continu qui s’efface, mais que l’on peut reconstituer grâce aux fragments et aux témoignages restants. C’est précisément pour cette raison que j’ai choisi la performance. En effet, elle s’impose à moi comme le seul médium capable d’aborder la notion de ruines et d’histoire intemporelle pour tenter de restaurer une vérité. Là où la peinture ou d’autres disciplines figent la mémoire et l’identité sur un support, la performance, elle, accepte de disparaître pour ne renaître que par ses archives.

Ce choix est aussi une nécessité viscérale. Lorsque la toile devient trop étroite pour contenir mon bouillonnement intérieur et que je m’y sens limité, la performance prend le relais. Elle devient le canal idéal pour exprimer mes questionnements quotidiens. Prenons l’exemple de l’acronyme Rip (Rest In Peace) : vu dix ans plus tard par une personne endeuillée, il ravivera la douleur d’un départ récent. Pour un regard extérieur ou plus distant, il interrogera plutôt ce qu’il reste de l’être disparu. Notre tradition africaine a d’ailleurs magnifiquement théorisé ce concept à travers le culte des revenants. En réalité, il ne s’agit pas d’une absence, mais d’une réappropriation de la mémoire. L’on fait revenir l’absent pour que son âme, sa sagesse et ses bénédictions continuent de veiller sur la communauté.

L’affiche annonce des collaborations étroites entre le Bénin, la France, la Guadeloupe et le Togo. Comment s’est opérée la sélection des artistes et comment ces différentes trajectoires géographiques et historiques s’articulent-elles autour de votre thématique ?
Cette question met parfaitement en lumière la dimension historique de notre démarche. Évoquer la mémoire, c’est aussi se pencher sur les traces du passé. Toutes les nationalités invitées partagent, faut-il le reconnaître, une histoire commune avec le Bénin. Pour opérer cette sélection, nous nous sommes simplement interrogés sur le cordon ombilical qui nous unit, un lien qui s’est imposé comme une évidence. L’accueil a été très enthousiaste : de nombreux artistes ont répondu à l’appel. Certains seront présents physiquement, tandis que d’autres vont participer en ligne. Le festival élargit ainsi ses horizons en permettant des contributions à distance. En définitive, ce choix s’est fait de manière naturelle, en parfaite adéquation avec le thème central et les objectifs de l’événement.

Les visuels de l’événement mettent en scène des structures marquées par le temps, des fragments de rues et des bâtiments altérés de Cotonou. Quel rôle la ville elle-même joue-t-elle dans ce projet ? S’agit-il d’un simple décor ou d’un sujet d’étude à part entière pour les performeurs ?
La ville hôte donne son nom au festival et en constitue l’ancrage principal. Il est essentiel d’investir ses bâtiments historiques et ses vestiges urbains afin d’illustrer la thématique de cette édition. Les images sélectionnées servent de repères visuels pour la note conceptuelle. Loin de vouloir figer ou formater le travail des performeurs, elles agissent comme un point de départ mémoriel pour orienter la démarche performative et explorer de futurs horizons artistiques. À titre d’exemple, l’image du sac abandonné au milieu de la rue symbolise une trace de performance, qu’elle soit passée ou latente. Cette approche s’inscrit dans la continuité de mes récents travaux sur la mémoire, la disparition programmée des objets et les discours qui entourent leur finitude.

Le bâtiment de l’Ocbn, situé à Godomey, représente l’unique vestige préservé et intégré au travail d’archivage local. Sa conservation même a dicté l’aménagement urbain environnant. En tant qu’artistes, nous devons nous approprier ce lieu témoin pour créer. Face à l’incertitude du devenir de ce patrimoine dans les dix ou quinze prochaines années, notre démarche artistique permet de documenter son existence actuelle, d’interroger son utilité future et de garantir sa place dans l’histoire de demain.

La performance artistique bouscule parfois les codes habituels de la rencontre avec l’art, surtout lorsqu’elle investit l’espace public. Qu’attendez-vous des interactions avec les populations de Cotonou et comment envisagez-vous l’impact de ces propositions sur le quotidien des habitants ?
Le festival a véritablement débuté dès l’annonce de son acronyme, « Rip », dont la diffusion massive sur les plateformes numériques et les réseaux de messagerie comme WhatsApp a immédiatement suscité une vive préoccupation générale. Cette communication a coïncidé avec une période de fortes inondations à Cotonou, amplifiant l’inquiétude, notamment à l’étranger, où l’on s’interrogeait sur la nature de l’événement. Si les premiers visuels ont apporté un début d’explication, le public attend désormais de découvrir, au-delà de l’audace du concept, les propositions concrètes des artistes. L’art de la performance possède une dimension intrinsèquement dérangeante. L’objectif n’est pas d’exiger une adaptation de la part de la population, mais d’évoluer à ses côtés. Chaque performance s’ancre dans une réalité spécifique et s’adresse à un public qui ne peut jamais être considéré comme totalement averti. La bousculade des codes et l’étonnement font partie intégrante de cette discipline, surprenant parfois les performeurs eux-mêmes. La population est ainsi invitée, non pas nécessairement à participer, mais à suivre le mouvement et à se laisser guider par la liberté de la création.

L’événement s’articule autour de dix jours de performances et de sept jours d’expositions mettant en valeur les objets issus de ces interventions. La démarche consiste d’abord à interpeller le public par l’action, puis à l’inviter à constater les traces matérielles laissées par les artistes afin d’ouvrir le débat. Bien qu’une note conceptuelle ait été publiée en amont, celle-ci ne sera véritablement finalisée qu’au terme du festival, enrichie par l’ensemble des dynamiques et des imprévus qui auront nourri l’événement. Ce bilan va permettra de poser les bases de l’édition suivante. Le choix de formater cet événement en biennale répond à des exigences budgétaires et logistiques majeures. Une récurrence annuelle risquerait d’essouffler l’organisation. Prendre le temps nécessaire pour garantir une exécution de qualité, même avec un nombre restreint de performeurs, demeure la priorité. La performance artistique repose sur un effet de surprise et de rupture qui perdrait de son impact si elle devenait trop systématique. Ce rythme biennal offre à l’équipe le recul indispensable pour structurer le projet, renouveler l’organisation et accompagner au mieux les artistes qui acceptent de s’engager dans cette aventure hors norme.

Au-delà des dix jours de rencontres et de laboratoires (du 21 au 31 juillet 2026), que restera-t-il de ces “histoires non évidentes” une fois les performances achevées ? Envisagez-vous une restitution documentaire ou éditoriale pour pérenniser ces archives éphémères ?
L’exposition à venir constituera le premier jalon de la restitution de cet événement. Pour chaque édition, une sélection rigoureuse d’images sera opérée afin de concevoir un document dédié. La publication d’un catalogue, d’abord au format numérique, fait ainsi partie intégrante des objectifs du projet. À l’issue de la cinquième édition, ces travaux seront réunis au sein d’un ouvrage rétrospectif imprimé, célébrant dix ans d’activité. Cette approche globale va permettre de documenter l’évolution de la manifestation sur le long terme. Ainsi va-t-il offrir une valeur historique bien supérieure à celle d’un suivi édition par édition.

Quel est votre mot de fin ?
Le rendez-vous est pris pour cet événement exceptionnel de dix jours, rigoureusement structuré en deux grandes phases. La première période, du 21 au 25, sera entièrement dédiée à la formation, aux rencontres et aux discussions. Elle s’articulera autour de plusieurs masterclasses spécialisées. Audace Aziakou va animer une session consacrée à la photographie de scène, une discipline artistique aux exigences bien spécifiques. David Démétrius, curateur, va diriger un atelier avec des écrivains pour explorer les techniques de restitution écrite d’une performance. Pour ma part, je vais animer une masterclass centrée sur l’art de la performance, tandis que Marius Dansou partagera également son expertise lors d’une session dédiée.

La seconde moitié du programme fera place à l’action avec cinq journées consécutives de performances, au rythme d’une programmation par jour à partir du 25. Le public pourra découvrir ces interventions dans différents espaces ciblés dont le programme complet est déjà disponible. Parmi les sites officiellement annoncés, les performances investiront les ateliers Sica, mes propres ateliers ici à Fidjrossè, ainsi que le bâtiment de l’Ocbn situé à Godomey. Un ancien espace de l’espace “Le Parking” sera également investi à la demande d’un artiste, confirmant notre volonté de mettre des lieux atypiques à disposition de la création. Si certains sites sont volontairement gardés secrets pour préserver l’effet de surprise de certaines interventions, une certitude demeure : Godomey s’apprête à vivre un événement artistique d’envergure qu’il ne faudra absolument pas manquer.

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