Théâtre béninois : « Sans championnat, on ne peut pas apprécier le niveau de notre création », alerte Ousmane Alédji

Reçu ce dimanche 12 juillet 2026 sur le plateau de l’émission “En Aparté” sur la chaîne panafricaine E-Télé, Ousmane Alédji, célèbre dramaturge, metteur en scène et essayiste béninois, a livré un diagnostic sans concession sur l’état des arts vivants au Bénin. S’il salue une « disponibilité mentale » inédite des autorités politiques actuelles à l’égard du fait culturel, ce pionnier de l’entreprenariat artistique appelle de ses vœux la structuration urgente d’une véritable économie de marché pour sortir les créateurs de la seule posture de « résistants ».

Trente-cinq années passées à arpenter les planches, à bâtir des espaces et à modeler les mots n’ont en rien émoussé la verve d’Ousmane Alédji. Invité d’honneur du rendez-Tek de décryptage d’E-Télé, le fondateur du centre culturel “Artistik Africa” s’est prêté au jeu des confidences avec la posture qui le caractérise. Celle d’un « rêveur insolent », habité par la certitude que le théâtre reste la matrice fondamentale de l’intellect humain.

Pourtant, derrière le lyrisme poétique de l’élève revendiqué d’Aimé Césaire se cache un observateur pragmatique des industries culturelles. Pour Ousmane, le constat est sans équivoque : le théâtre béninois, malgré son immense potentiel, souffre de l’absence d’une régularité structurelle. Pour faire comprendre la précarité dans laquelle évoluent les dramaturges, comédiens et scénographes locaux, il a choisi une formule percutante, empruntée au monde sportif. « Dans un domaine comme le football, quand il n’y a pas de championnat, vous ne connaissez ni les joueurs, ni le niveau de votre discipline. C’est la même chose au théâtre », a-t-il souligné.

Selon lui, la scène nationale fonctionne encore sur un mode « embryonnaire ». Si des individualités fortes parviennent à exporter leur génie, c’est au prix d’une bataille de tous les instants. « Ceux qui essaient de s’en sortir sont des résistants, des vrais bagarreurs », a-t-il martelé. Ousmane Alédji a rappelé qu’un artiste ne peut vivre décemment de sa pratique que si les infrastructures et les opportunités de diffusion s’inscrivent dans une temporalité permanente et non événementielle.

De la « visibilité » à la rentabilité économique
Interrogé sur les efforts de l’exécutif à travers le concept directeur du « Bénin Révélé », Ousmane Alédji concède une avancée historique majeure. Il a montré le changement radical de paradigme au sommet de l’État. La culture est désormais perçue, institutionnellement, comme un levier de développement. Cependant, l’expert en politiques culturelles nuance la notion de suffisance des moyens. Il a précisé que « Le Bénin révélé a projeté une vision prospective. La mentalité de l’autorité politique et administrative est désormais disponible et ouverte à la culture. Ce n’était pas le cas par le passé ». Mais pour transformer cet essai, le metteur en scène réclame un triptyque radical : de l’argent massif (évoquant idéalement un seuil de 10 % du budget national), des interlocuteurs de qualité au sein des instances de décision, et une dose de « folie » créative institutionnelle.

L’enjeu crucial de cette décennie réside, selon lui, dans l’employabilité des flux de diplômés issus des centres de formation universitaires comme l’Inmaac (Institut National des Métiers d’Art, d’Archéologie et de la Culture). « Si nous formons des jeunes sans bâtir des scènes, des salles de projection et des galeries pour absorber leur talent, cette formation n’aura aucun sens », prévient-il.

Créer pour le monde depuis l’ancrage local
L’autre grand axe défendu par Ousmane Alédji au cours de cette émission est la nécessité absolue pour les créateurs africains de rompre avec l’autarcie intellectuelle. En évoquant sa mise en scène monumentale de l’œuvre Tassi Hangbé (une commande historique de Patrice Talon, ancien Chef de l’État, jouée en langue Fon littéraire), il a démontré que le patrimoine mémoriel le plus endogène possède une portée universelle capable de captiver n’importe quel public à l’international.

« Il faut, dans notre tête, arrêter de créer uniquement pour le Bénin. Le monde est immense et les frontières ne doivent pas être dans nos esprits. Il nous faut créer pour le monde, à partir de notre ancrage », a conclu Ousmane Alédji. Il a, sans doute, lancé un appel vibrant à la jeunesse créative pour qu’elle assume son audace et s’affranchisse des cadres établis. Un plaidoyer puissant qui rappelle que si l’art embellit la cité, seule une véritable industrie de marché lui donnera sa pleine souveraineté.

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