À l’approche du bicentenaire de la première photographie permanente, le monde de l’image se prépare à une célébration sans précédent. À travers l’appel à candidatures « Deux siècles de lumière », les associations “Voix Plurielles” et “Cultures Nomades Production” tissent un pont artistique entre la Galerie Triptyque d’Arles et le complexe Meydene de Marrakech. Quel est l’enjeu de ce dialogue entre deux rives de la Méditerranée ? Comment la lumière, deux cents ans après Niépce, continue-t-elle de définir notre rapport au réel ? A travers cet entretien, nous irons dans les coulisses de ce projet ambitieux qui place la transmission et l’innovation au cœur de la prochaine saison culturelle.
DekartCom : Veillez-vous présenter à nos lecteurs
Abdellah Oustad : Je m’appelle Abdellah Oustad. Acteur culturel, je suis l’initiateur des Rencontres de la Photographie de Marrakech (Rpm). C’est une vision que j’ai construite pour faire rayonner la création visuelle africaine à l’échelle internationale. À travers ma structure Cultures Nomades Production et l’association Voix Plurielles, j’ai bâti des ponts durables entre Arles et Marrakech pour insérer nos artistes dans les réseaux européens. Commissaire d’exposition engagé, je mets l’art au service du développement social en prônant une culture accessible et gratuite pour les talents du Sud. Je pilote actuellement des projets d’envergure, comme la présence du Maroc à “Valencia Photo 2026” et la célébration du bicentenaire de la photographie. Mon ambition est de lier l’héritage historique de l’image aux mutations technologiques de demain pour transformer durablement nos territoires par la culture.
En célébrant ce bicentenaire, quel équilibre souhaitez-vous instaurer entre l’hommage aux procédés anciens de 1826 et les nouvelles écritures numériques ou génératives qui bousculent la photographie actuelle ?
Célébrer le bicentenaire, c’est avant tout ancrer la photographie dans une continuité historique. L’équilibre que nous instaurons n’est pas une confrontation, mais un dialogue. Nous rendons hommage aux procédés anciens pour leur matérialité et leur rapport au temps. Mais nous laissons une place majeure aux nouvelles écritures numériques et génératives. L’idée est de montrer que, de Nicéphore Niépce à l’Ia, la quête reste la même. Celle de capturer une vision du monde. Le festival se veut un laboratoire où le grain de l’argentique côtoie la précision du pixel.
Vous évoquez des interprétations “intimes ou politiques”. Recherchez-vous avant tout une esthétique de la lumière ou une réflexion sociétale sur ce que la lumière révèle de nos zones d’ombre contemporaines ?
L’un ne va pas sans l’autre. La lumière est notre matière première, mais elle est aussi un outil de dévoilement. Si nous recherchons une esthétique de la lumière, c’est pour mieux éclairer les réalités sociales. En explorant nos “zones d’ombre contemporaines”, qu’elles soient liées à l’exil, à l’identité ou à l’histoire, nous utilisons la photographie comme un miroir politique. La beauté formelle sert ici de porte d’entrée à une réflexion profonde sur notre société.
Comment s’opère la complémentarité entre l’exposition physique à la Galerie Triptyque d’Arles et la projection vidéo à Marrakech ? S’agit-il de toucher deux publics distincts ou de créer un parcours nomade pour l’œuvre ?
Il s’agit véritablement de créer un parcours nomade. L’exposition à la Galerie “Triptyque” à Arles et la projection vidéo à Marrakech (Meydene) forment un pont culturel entre les deux rives de la Méditerranée. Nous ne cherchons pas seulement à toucher deux publics distincts, mais à faire circuler les œuvres. C’est une manière de souligner que la photographie est un langage universel qui ne connaît pas de frontières, reliant l’histoire d’Arles à l’énergie de Marrakech.
En dehors de l’exposition et de la publication en ligne, quel type d’accompagnement ou de mise en réseau prévoyez-vous pour ces 20 photographes lors de leur passage à Arles et Marrakech ?
L’exposition n’est qu’un point de départ. Pour ces 20 photographes, nous prévoyons un véritable dispositif de mise en réseau. Cela passe par des rencontres professionnelles avec des curateurs, des directeurs de festivals et des éditeurs présents lors des Rencontres. Nous souhaitons que leur passage à Arles et Marrakech soit un tremplin, facilitant des collaborations futures et une visibilité accrue auprès des acteurs majeurs du marché de l’art et des institutions.
Les Rencontres de la Photographie de Marrakech se déroulent à Meydene, Avenue M. Comment ce festival contribue-t-il spécifiquement au rayonnement de la scène photographique marocaine et africaine sur l’échiquier mondial ?
Le choix du site de Meydene (M Avenue) à Marrakech est stratégique. En effet, il s’agit d’un lieu de passage international qui offre une vitrine exceptionnelle. En plaçant la photographie marocaine et africaine au cœur du bicentenaire, nous affirmons sa légitimité sur l’échiquier mondial. Le festival agit comme un accélérateur de carrière pour les talents émergents du continent. Cela prouve que Marrakech est devenue un carrefour incontournable de la création contemporaine.
“Cultures Nomades Production” et “Voix Plurielles” sont au cœur de ce projet. Quelle est la genèse de cette alliance et comment garantissez-vous la gratuité et l’accessibilité de cet appel pour les artistes des pays du Sud ?
Cette alliance est née d’une volonté commune de décloisonner la culture. Cultures “Nomades Production” apporte son expertise en ingénierie de projets internationaux, tandis que “Voix Plurielles” renforce l’ancrage social et citoyen. Pour garantir la gratuité et l’accessibilité, nous avons fait le choix politique d’offrir à nos publics une accessibilité gratuite à l’ensemble de nos activités. Notre modèle repose sur des partenariats solides qui nous permettent de soutenir les artistes des pays du Sud, souvent freinés par des barrières économiques.
Après “Deux siècles de lumière”, comment imaginez-vous l’évolution de la photographie dans les prochaines décennies ? Le festival a-t-il l’ambition de devenir un observatoire permanent des mutations de l’image ?
Après “Deux siècles de lumière”, la photographie continuera de s’hybrider, devenant de plus en plus immersive et interactive. Le festival a effectivement l’ambition de devenir un observatoire permanent. Nous ne voulons pas seulement exposer des images, mais analyser comment elles transforment notre perception du réel. Notre rôle est d’accompagner ces mutations tout en restant les gardiens d’une mémoire visuelle essentielle.


