Ce qu’il apporte au DJing béninois et africain réside dans sa volonté à l’extraire d’une fonction typée afin de l’affirmer pleinement comme une discipline de recherche créative. En manipulant les sonorités du monde pour susciter un lien conversationnel avec les sons afros, DJ DJVBI, de son vrai nom Kéfil SAKA les travaille comme des matériaux vivants et malléables. Ainsi il opère une véritable dissection des flux culturels contemporains. Entre audaces techniques et subtilités artistiques, son travail explore la capacité des rythmes qu’il réinvestit à réécrire l’histoire des formes musicales actuelles. Analyse d’une pratique où la platine devient le lieu d’une nouvelle nodalité africaine.
Une pratique du mix comme déplacement des œuvres
Le travail de DJ DJVBI repose sur une conception du DJing qui envisage les œuvres musicales comme des structures ouvertes. De fait, les morceaux qu’il mobilise semblent être traitées comme des matériaux susceptibles d’être déplacés, recomposés et recontextualisés. Il s’agirait donc de les traités comme des entités expérimentales dont il convient de s’emparer pour transcrire d’autres prismes d’écoute, de ressentis, de perspectives, d’interventions et d’interférences. Cette méthode consiste à extraire les œuvres de leur instrumentation ou de leur fonction première afin de les inscrire dans un nouvel squelettage sonore.
Ce déplacement s’inscrit dans une démarche de repositionnement musical, où les fragments sonores choisis acquièrent une valeur inédite par son inscription dans un continuum construit. Ainsi nous sortons d’une logique du Djing comme agencement passif, comme citation furtive ou accumulation de références. Le mix devient chez DJ DJVBI un espace de recherche, fondé sur l’observation des compatibilités rythmiques, harmoniques et texturales entre des univers musicaux distincts, lointains.
Circulation des esthétiques afro et logique d’intemporalité
Les sonorités afros occupent une place structurante dans cette pratique, autant comme marqueurs identitaires, que comme transcripteurs rythmiques et esthétiques des influences primales de l’artiste. D’autre part, cela permet de faire percevoir comment DJ DVBI envisage d’informer par son travail des formes d’hybridation et d’hybridités musicales auxquelles nous convient les écoutes contemporaines. En cela, DJ DJVBI bien qu’en ayant conscience de l’actualité des tendances, privilégie des alliances qui mettent en relation des temporalités différentes, des époques différentes ; faisant apparaître des continuités mobiles plutôt que des ruptures.
Cette approche permet de dégager une lecture transversale des musiques afro-descendantes, envisagées comme des réservoirs de formes en circulation permanente. Le mix chez lui fonctionne alors comme un outil d’analyse des mutations de nos tendances africaines, révélant ce que ces sonorités apportent aux structurations musicales mondiales actuelles. Mise en situation qui favorise une immersion réflexive où l’auditeur saisit, par le corps et le rythme, la continuité historique de ces flux esthétiques. Ce qui contribue d’autre part, à un décentrement du regard, permettant de replacer l’Afrique hors de la posture de périphérie d’influence, mais comme le moteur de centralité des avant-gardes contemporaines. Sociologiquement, cela permet de créer un sentiment d’appartenance, voire de l’amplifier en se reposant notamment sur une filiation musicale partagée. Probablement à son insu (ou consciencieusement), le travail du DJ DVBI participe à une forme de désaliénation de l’écoute par le rythme. C’est une démarche pédagogique insidieuse qui transforme l’amusement en un acte politique de reconnaissance mutuelle.
Le live percussif comme perturbation maîtrisée
L’intégration d’un percussionniste en live s’inscrit dans cette logique de construction ouverte. Cette présence introduit une dimension organique qui modifie la stabilité du set, en réinjectant de la variation et de l’imprévu dans un dispositif généralement calibré. Le jeu percussif ne se superpose pas simplement au mix ; il en modifie les points d’appui, les accentuations et parfois la trajectoire.
Ce choix témoigne d’une attention particulière portée à la matérialité du rythme et à sa capacité à reconfigurer l’écoute. Le DJing n’est plus uniquement une affaire de programmation, mais devient un espace de dialogue entre dispositifs électroniques et pratiques instrumentales.
Narration implicite et continuité discursive des morceaux
À travers l’architecture de ses sets, DJ DJVBI instaure une narration par l’agencement, où le sens ne s’énonce pas mais surgit de la mise en résonance des morceaux. Il en émane une trame narrative implicite, où les diverses transitions deviennent un lien logique au sein d’un véritable discours musical sans parlers. De fait, les chansons semblent être articulées selon une logique de continuité discursive, où les climats, les paroles ou les intentions se répondent. Cette interdépendance se cristallise dans la jonction subtile entre des motifs percussifs et des textures synthétiques : le DJ triture les basses, superpose les fréquences et aligne les phrasés pour tisser un récit au-delà des chants. C’est une mécanique de sens qui s’opère par la manipulation des stems (pistes séparées) ou des structures harmoniques, où des bouts de paroles obtiennent de la repartie ou prennent davantage de sens à partir d’une autre chanson. Cela crée un véritable pont temporel, où la rythmique devient le véhicule d’un dialogue conversationnel entre les époques, les continents et les genres musicaux.
En superposant des fréquences similaires ou des tonalités complémentaires, DJ DJVBI tend à établir une parenté technique qui force l’auditeur à percevoir des filiations historiques là où le genre musical semblait instaurer une rupture. Cette organisation suggère que les chansons ne sont pas convoquées uniquement pour leur potentiel sonore, mais aussi pour ce qu’elles énoncent.
Le mix fonctionne alors comme un montage, au sens cinématographique du terme, produisant une lecture globale à partir d’éléments autonomes. Cette mise en relation confère au set de l’artiste une cohérence interne, fondée sur la circulation du sens autant que sur celle du rythme.
Présence scénique et extension du rôle du DJ
La pratique de DJ DJVBI transcende l’espace de la platine. Sa participation vocale, corporelle et gestuelle déploie la posture du DJ vers une dimension performative assumée. Cette implication de sa part relève relève d’une compréhension du DJing comme acte relationnel.
Par ses interventions, ses backs, son mouvement, il impulse une dynamique qui engage le public dans le processus de création en cours. L’interaction se construit progressivement, à mesure que l’artiste s’expose et engage son propre corps dans le flux sonore. Cette exposition participe d’une tentative de co-présence, où le set devient un espace partagé plutôt qu’un dispositif unilatéral.
AU FINAL…
Le parcours de DJ DJVBI, entre Paris et le Bénin, éclaire cette approche attentive aux circulations culturelles et aux formes hybrides. Son travail s’inscrit dans une pratique analytique du DJing, envisagé comme un champ d’expérimentation sonore, narrative et relationnelle. La teneur de sa démarche tient à la cohérence d’un processus fondé sur l’observation, le déplacement du fond et la mise en relation des formes.

