(G)BEHANZIN, LE DERNIER RUGISSEMENT : Quand l’intelligence artificielle devient un outil de médiation historique au Bénin

Au Bénin, la question de la représentation de l’histoire reste un champ sensible, souvent partagé entre transmission scolaire, récits oraux et productions culturelles ponctuelles. Avec (G)BEHANZIN, Le Dernier Rugissement, annoncé pour une première projection publique le 10 janvier 2026 sur la plage de Ouidah, le réalisateur Barakell Béni engage une démarche qui interpelle autant par son sujet que par son protocole de fabrication. Le projet s’inscrit dans une exploration assumée de l’intelligence artificielle comme outil narratif, prolongeant une série d’expérimentations visuelles déjà visibles dans ses clips précédents.

L’ENJEU D’HISTORICITE
Le choix de (G)Bèhanzin relève d’une pertinence évidente. Figure centrale de la résistance du Dahomey face à la conquête coloniale à la fin du XIXe siècle, le roi appartient à ces personnages historiques de plus en plus cités mais peu éprouvés par l’image contemporaine.

Le réalisateur Barakell Béni

Or ces dernières années, la figure de (G)Bèhanzin connaît au Bénin un mouvement de réévaluation progressive, à la fois symbolique et politique. Longtemps enfermée dans une lecture réductrice de la défaite, son histoire est aujourd’hui relue à l’aune de ce qu’elle incarne réellement : une pugnacité constante, une intraitabilité assumée face aux injonctions coloniales et une vision du pouvoir où la dignité humaine demeure primordiale. Cette réhabilitation relève d’un besoin de repères historiques solides, capables d’articuler résistance, souveraineté et continuité culturelle. Dans ce contexte, (G)Bèhanzin s’impose comme une référence d’honorabilité, un point d’ancrage à partir duquel se redéploie une mémoire africaine moins conciliante et plus affirmée.

Le choix de Barakell Béni de travailler cette figure s’inscrit alors dans une continuité signifiante. Il s’agit de densifier la corporalité narrative autour d’un roi devenu l’un des repères majeurs de la résistance béninoise/africaine. Cette densification passe par l’image, par le récit, mais aussi par le lien géographique et symbolique qu’implique l’histoire de (G)Bèhanzin. Déporté à la Martinique à la fin de sa lutte, le roi incarne malgré lui un pont entre le Bénin et les Antilles, entre une terre quittée de force et des terres de réception marquées par la diaspora afro-descendante. À l’heure où la République du Bénin engage de manière concrète des politiques d’incitation au retour et de reconnexion avec les Afro-descendants, ce choix résonne avec une actualité brûlante.

En ce sens, (G)BÉHANZIN, Le Dernier Rugissement active une circulation relationnelle en plus d’être acte de renouement mémoriel. Il met en relation une histoire de résistance, une géographie de l’exil et un présent traversé par des enjeux de retour, de réappropriation et de transmission. La figure de (G)Bèhanzin devient alors un point de convergence : entre histoire nationale et mémoire diasporique, entre passé conflictuel et futur en construction. C’est dans cet espace, à la fois politique, symbolique et narratif, que s’inscrit la pertinence du projet.

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE COMME OUTIL DE RELECTURE HISTORIQUE
La particularité du film tient aussi à l’usage déclaré de l’intelligence artificielle comme levier de reconstitution et de narration. Ici, l’IA est solicitée comme un instrument de médiation entre archives lacunaires, imaginaire collectif et exigences du langage cinématographique. Cette position engage une réflexion de fond sur la manière dont les sociétés africaines peuvent aujourd’hui produire leurs propres images du passé, sans attendre que les outils ou les cadres de légitimation viennent d’ailleurs.

Dans le contexte béninois, cette approche soulève plusieurs questions structurantes. Comment reconstruire visuellement une époque dont les sources iconographiques sont quasi-introuvables (sur place), fragmentaires ou produites par le regard colonial ? Comment éviter la reconstitution décorative au profit d’un travail de sens ?
En cela, l’intelligence artificielle, lorsqu’elle est utilisée comme outil de simulation et de synthèse, ouvre un champ de possibles : elle permet de formuler des hypothèses visuelles, de tester des formes, d’articuler des données historiques, anthropologiques et symboliques dans une narration cohérente. Encore faut-il que cet usage repose sur une rigueur méthodologique.

C’est précisément là que la démarche de Barakell Béni mérite d’être observée avec attention. Son travail antérieur révèle une constante : une pensée de la mise en scène comme système, où chaque élément invoqué (corps, espace, mouvement, cadre) participe à une charpente narrative intégrale. Transposée au champ du film historique, cette logique invite à considérer l’IA comme un dispositif au service d’une intention clairement définie. D’autant que le film assume de proposer une lecture située, construite, réinterprétée du récit de (G)Bèhanzin.

UN DISPOSITIF NARRATIF ET SYMBOLIQUE DÉMARQUÉ
Le synopsis annonce une focalisation sur les derniers instants de liberté et de combat du roi, en mettant en lumière ses choix, ses doutes, sa stratégie et son attachement à la terre du Da(n)homey. Ce parti pris resserré permet d’éviter la fresque exhaustive pour privilégier une réappropriation de l’intime politique à l’échelle nationale. Le documentaire se positionne alors comme un lieu de revalorisation, où l’homme et le mythe coexistent sans se dissoudre l’un dans l’autre.

La première projection publique, organisée durant les Vodoun Days ; le jour de la célébration béninoise des spiritualités endogènes, à Ouidah, ville chargée d’histoire et de symboles ; participe de cette logique de réinscription. La plage devient un espace de convergence entre mémoire, corps et image. Le programme annoncé (accueil rituel, conteurs, danses, projection, échange) suggère une volonté de penser le cinéma comme un acte collectif, en dehors même de l’habituelle pratique de la consommation culturelle. Là encore, on perçoit de fait dans la démarche du réalisateur que le dispositif importe autant que le contenu.

UN JALON POUR LE CINÉMA BÉNINOIS CONTEMPORAIN
Au-delà du film lui-même, (G)BEHANZIN, Le Dernier Rugissement pose la question de l’avenir du cinéma béninois dans un paysage globalisé. Il semble donc que dans notre, l’intelligence artificielle, souvent perçue comme un outil réservé aux industries disposant de moyens conséquents ; pourrait devenir un accélérateur de production et de diffusion si elle est maîtrisée localement. Elle permettrait de contourner certaines contraintes matérielles, d’explorer de nouvelles esthétiques et de dialoguer avec des publics internationaux habitués à des formes visuelles hybrides.

Mais cette ouverture comporte des responsabilités. Travailler l’histoire par l’IA exige une vigilance accrue sur les sources, les choix narratifs et les représentations produites. Le choix des images synthétiques engage une interprétation. L’option de reconstruction est une prise de position en plus d’être une prise de risque. Le film de Barakell Béni s’inscrit ainsi dans une zone de tension féconde, entre création artistique, recherche visuelle et exigence historique.

Aller voir ce travail, c’est d’emblée entrer dans une réflexion sur les moyens contemporains de s’emparer de notre historicité. C’est observer comment un cinéaste béninois expérimente des outils émergents pour produire un récit dont l’aiguillage est recentré au soi d’origine, et comment cette expérimentation peut contribuer à repositionner le cinéma local dans les circuits de création et de diffusion internationale. Qu’il reçoive une adhésion ou non, ce film demande surtout une attention. Car il nous invite à (nous) penser, à discuter, à prolonger notre lien à notre histoire, à nos axes de consommations du septième art.

AU FINAL…
(G)BEHANZIN, Le Dernier Rugissement marque une étape. En tant qu’aboutissement d’une audace artistique menée par Barakell Béni. Mais également comme une empreinte dans une dynamique où le cinéma béninois explore, teste, interroge ses propres outils pour mieux dialoguer avec le passé et élargir ses perspectives.

Djamile Mama Gao

 

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