Entretien avec Reine Eben : « L’art comme langage de l’indicible »

Artiste pluridisciplinaire camerounaise, Reine Eben développe un univers singulier où se croisent peinture, performance, écriture et parole poétique. Dans sa démarche, le corps devient un espace d’expression et la matière un langage à part entière. Entre gestes rituels, exploration des textures et réflexion sur la mémoire collective, son travail interroge les identités fragmentées, la résilience féminine et les liens entre l’être humain, la nature et la société. Rencontrée à l’occasion des Rencontres Contemporaines de Cotonou, l’artiste revient sur son parcours, ses inspirations et sa vision de la place des femmes dans l’art africain contemporain.

Dekartcom : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Reine Eben : Je m’appelle Kwin-Eben Reine et je crée sous le nom d’artiste Reine Eben. Je suis une artiste pluridisciplinaire camerounaise dont la pratique mêle danse, performance, spoken word, écriture, arts plastiques et même funambulisme. À l’origine, je suis architecte adjointe et designer d’intérieur de formation. Cette base m’a donné une certaine rigueur dans la construction et la structure. Mais mon parcours artistique s’est construit au fil de différentes expériences, notamment au sein de groupes et collectifs comme One Peace Dance Crew, The Winners Christ, La Cabane de la danse ou encore Le Laboratoire Mudiki.

À travers mon travail, je cherche à faire émerger de nouveaux récits et à questionner les représentations conventionnelles. Mon art explore les relations entre l’être humain, son environnement et les dynamiques sociales. Il interroge également l’image des afro-descendants, les identités fragmentées et la perte de mémoire liée à la destruction ou à l’oubli des patrimoines culturels. Pour moi, l’art est avant tout un outil de transformation, mais aussi un moyen puissant de connexion entre les individus et les histoires qui les traversent.

Votre travail oscille entre peinture et performance. Comment cette dimension performative s’est-elle imposée dans votre parcours ?
Mon engagement artistique est né d’un besoin presque vital : celui d’exprimer ce que les mots seuls ne suffisaient pas à traduire. Si l’architecture m’a apporté la rigueur de la structure, c’est l’exploration de la matière qui m’a ouvert les portes d’une expression plus libre. J’ai d’abord commencé par la danse. Très vite, la performance s’est imposée comme une continuité logique de ma recherche plastique. À un moment donné, la toile ne suffisait plus : le corps lui-même devait devenir l’œuvre. Dans la performance, mon corps agit comme un médiateur direct entre l’émotion brute et le public. La création devient alors un acte vivant, presque rituel, où le geste, la présence et la matière dialoguent dans l’instant.

Dans vos toiles apparaissent souvent des fragments d’écriture. Quelle est la place du texte dans votre travail pictural ?
Le texte n’est jamais un simple élément décoratif dans mes œuvres. Il constitue une part essentielle de la composition. Parfois, il s’agit d’une écriture spontanée, presque automatique, qui surgit comme un cri graphique sur la surface de la toile. D’autres fois, le texte prend une dimension plus poétique, presque intime. Je considère l’écriture comme une couche supplémentaire de peau sur l’œuvre. Elle ne vient pas expliquer l’image. Au contraire, elle la trouble, l’habite et lui donne une voix tout en laissant subsister une part de mystère. C’est une manière d’exposer au regard une partie de mon dialogue intérieur.

La figure féminine occupe une place centrale dans votre univers artistique. Que souhaitez-vous transmettre à travers cette présence ?
Mettre la femme au centre de mon travail, c’est explorer ce que j’appelle la cartographie de nos résistances. La femme est la matrice de l’humanité, mais son histoire est aussi marquée par de nombreuses blessures. À travers mes œuvres, je souhaite montrer que ces blessures ne sont pas une fin. Elles peuvent devenir des traces qui structurent la force et la résilience. Je m’intéresse beaucoup à cette dualité entre la fragilité du corps et la puissance de l’esprit. En mettant ces corps en lumière, je cherche aussi à leur redonner une forme de souveraineté, loin des représentations réductrices qui les enferment dans la douleur ou l’objectification.

En tant qu’artiste camerounaise, comment votre héritage culturel nourrit-il votre travail ?
Être artiste au Cameroun signifie porter en soi une pluralité d’héritages culturels. Mon pays est marqué par une grande diversité de traditions, qu’elles soient soudano-sahéliennes, Fang-Beti, Sawa ou encore issues des Grassfields. Cette richesse influence profondément mon travail. Elle se manifeste dans le choix de certains matériaux, dans les symboles que j’utilise ou dans la manière dont j’occupe l’espace. Par exemple, dans mon projet « Mémoire », j’ai travaillé sur le bois brûlé comme une métaphore du temps, de la trace et de la transmission. À travers cette démarche, j’essaie de construire un pont entre la mémoire de nos ancêtres et les aspirations des jeunes générations.

Vous avez récemment participé aux Rencontres Contemporaines de Cotonou. Que retenez-vous de cette expérience ?
Cette participation a été une expérience particulièrement stimulante. Les Rencontres Contemporaines de Cotonou représentent un véritable espace de dialogue artistique. J’y ai découvert des approches très différentes de la création, et cela m’a permis de confronter ma pratique à d’autres sensibilités du continent. Les échanges avec des artistes comme Kossi Assou, Barthélémy Toguo, Christel Gbaguidi ou encore Thierry Fouomene ont été très enrichissants. Leurs retours m’ont encouragée à approfondir mes recherches sur la matière et à réfléchir à la manière dont mes différentes pratiques – peinture, performance, écriture – peuvent dialoguer davantage entre elles.

Votre travail semble marqué par une tension entre visible et invisible. Comment construisez-vous cette esthétique ?
Je travaille beaucoup à partir du contraste. J’aime confronter la délicatesse d’un trait à la brutalité d’une texture brûlée ou mécanique. Cette tension entre le cri et le silence naît de ce processus de dévoilement. Il s’agit pour moi de révéler ce qui est souvent dissimulé sous la surface : des blessures intimes, des tensions sociales ou des mémoires enfouies. Dans ce travail, j’utilise parfois la neurographie, une technique issue de l’art-thérapie qui permet de traduire des émotions complexes par des formes graphiques spontanées. La révolte, dans mon travail, ne se manifeste pas forcément par la violence du geste. Elle réside plutôt dans la persévérance de la création, dans cette volonté obstinée de résister à l’oubli et à l’indifférence.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la place des femmes artistes en Afrique centrale et de l’Ouest ?
Je dirais que nous sommes à un moment charnière. D’un côté, on observe l’émergence de nombreuses voix féminines fortes qui renouvellent les codes de la création contemporaine. Mais dans le même temps, l’accès aux espaces de décision, aux grandes institutions ou aux circuits de visibilité reste encore inégal. Ce n’est plus une question de talent, car il est là et il est immense. C’est plutôt une question de structures et de reconnaissance. Aujourd’hui, beaucoup de femmes artistes ne cherchent plus simplement à être acceptées dans les cadres existants. Elles créent leurs propres espaces, leurs propres réseaux et leurs propres dialogues. Et c’est précisément cette autonomie qui est en train de redéfinir leur place dans le paysage artistique africain.

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