À la croisée de la rage urbaine et de la profondeur des rites traditionnels, Carmélita Siwa impose une signature chorégraphique singulière sur la scène contemporaine. Directrice artistique de la compagnie Arts Ca’Danser, elle fait de la scène un espace de revendication et de guérison, où le corps devient un langage politique. Alors que sa pièce phare, Gbé miton (« Nos voix »), s’apprête à faire vibrer le Masa 2026 après avoir été sacrée aux Jeux de la Francophonie, la chorégraphe béninoise se confie. Entre quête de pouvoir, émancipation féminine et structuration du métier, elle livre un plaidoyer vibrant pour une reconnaissance de la danse comme une véritable profession de l’esprit.
Dekatcom.net : Veuillez-vous présenter à nos lecteurs
Siwa Carmélita : Je m’appelle Carmelita Siwa. Je suis une artiste danseuse, chorégraphe, pédagogue et aussi directrice de la compagnie Arts Ca’Danser.
Votre parcours vous situe à la croisée de la danse contemporaine africaine et des danses afro-urbaines. Comment ces influences se rencontrent-elles dans votre écriture chorégraphique ?
Ma pratique s’enracine d’abord dans les danses urbaines africaines et le hip-hop. Ces dernières ont été mes premiers amours avant que je n’explore les répertoires traditionnels et contemporains. Aujourd’hui, mon écriture est un métissage fertile : elle puise sa puissance dans l’énergie brute et l’attitude des danses afro-urbaines (ce côté « m’as-tu vu », cette musicalité et cette « niaque » constante) tout en s’appuyant sur la profondeur symbolique de nos traditions. C’est un vivier inépuisable, car les codes et les mouvements évoluent sans cesse avec la musique. Le lien de ma chorégraphie réside précisément dans cette fusion entre le développement moderne du mouvement et l’héritage de nos racines.
Vous êtes directrice artistique de la compagnie Arts Ca’Danser. Quelle vision portez-vous à travers cette structure et quel rôle joue-t-elle dans votre développement artistique ?
Arts Ca’Danser a pour vocation de promouvoir la danse et les arts vivants comme des outils d’impact social. Pour moi, la danse dépasse le simple mouvement ; c’est un langage universel qui convoque la géométrie, l’histoire et la philosophie peuvent même devenir une thérapie. Nous utilisons cet art pour revendiquer, sensibiliser et prouver aux femmes que leur passion peut devenir une profession. La compagnie s’investit également dans la formation et l’inclusion. Elle va vers les enfants démunis ou les personnes en situation de handicap auditif. Sur le plan personnel, la transmission est le moteur de mon évolution. Enseigner la technique, la gestion de l’espace ou l’émotion à différentes générations me force à réapprendre et à approfondir sans cesse ma propre pratique.

Votre pièce « Gbé miton » a été sélectionnée pour le Masa 2026. Pouvez-vous nous présenter cette création et nous en dévoiler le sens profond ?
« Gbé miton » signifie « nos voix » en fongbé, un titre qui joue sur l’ambiguïté avec « Gbè miton » (nos vies). Cette création explore le parcours des danseurs au Bénin et en Afrique, interrogeant la quête de pouvoir et les sacrifices, parfois sombres, que l’on est prêt à faire pour réussir. La pièce aborde aussi la place complexe de la femme dans un milieu où les contraintes sociales et familiales restent fortes. Elle met en lumière le manque de structuration politique pour les artistes, tout en portant l’espoir d’un changement. Sur scène, quatre danseurs luttent pour faire exister leur voix. Chorégraphiquement, je déconstruis le traditionnel pour le mêler à l’univers urbain. C’est une œuvre organique, créée sur mesure selon la personnalité de chaque interprète, accompagnée d’une création musicale originale intégrant du beatbox et des rythmes ancestraux.
Le titre « Gbé miton » intrigue. Quelle est la symbolique derrière cette œuvre et quels messages souhaitez-vous transmettre au public ?
Le message central est un plaidoyer pour l’inclusion des femmes dans les instances de décision. Il faut cesser de les percevoir comme de simples objets. Dans ma pièce, l’égalité est totale et c’est d’ailleurs une femme que le groupe finit par introniser. C’est aussi un cri du cœur adressé aux autorités pour obtenir un véritable statut juridique et protéger nos carrières. Enfin, je veux dire au public que la danse est une discipline intellectuelle rigoureuse. On ne devient pas danseuse par dépit, mais par choix. C’est un métier qui demande de la recherche, de la pensée et une écriture constante.
En vous produisant au Masa, un rendez-vous majeur des arts en Afrique, qu’est-ce que cette sélection représente pour vous, en tant qu’artiste béninoise ?
Après notre médaille aux Jeux de la Francophonie en 2023, participer au Masa est une immense fierté. C’est bien plus qu’une série de représentations. Il s’agit d’un marché international stratégique. C’est l’endroit idéal pour intégrer des réseaux, rencontrer des programmateurs et porter haut les couleurs du Bénin. Notre mission avec Arts Ca’Danser est d’ouvrir la voie aux générations futures et d’imposer la qualité de la création béninoise sur la scène mondiale. Le Masa est l’opportunité de transformer notre talent en opportunités concrètes et en nouveaux marchés.
Que réservez-vous particulièrement au public ivoirien lors de cette performance ? Peut-on s’attendre à une expérience scénique différente ou immersive ?
(Sourire). Le public ivoirien est réputé pour sa chaleur et sa réactivité, ce qui nous donne une saine pression. Nous mettons l’accent sur une précision millimétrée et une émotion pure pour leur offrir un spectacle mémorable. Nous voulons leur montrer qu’au-delà du Vodou, le Bénin est un vivier de talents contemporains et de travailleurs acharnés. Avec l’intégration de jeunes danseurs dans l’équipe, ce sera une expérience authentique, une immersion « purement béninoise » passée au filtre de ma vision artistique, la sauce « Carmélita Siwa ».
Enfin, quels sont vos perspectives après le Masa 2026, et comment envisagez-vous l’évolution de votre travail artistique dans les années à venir ?
Après le Masa, je me concentrerai sur la prochaine création de la compagnie et sur la finalisation de mon nouveau solo. Un axe majeur sera également le renforcement des capacités au Bénin. Nous avons beaucoup de créateurs, mais nous manquons de formation rigoureuse, tant sur le plan technique qu’administratif. Je souhaite donc maximiser les projets pédagogiques pour aider les jeunes danseurs à structurer leur carrière. Mon ambition est de continuer à faire briller ma carrière personnelle tout en m’impliquant davantage dans la transmission pour que le secteur se professionnalise durablement.

