La sélection du Grand Prix Afrique 2025 offre un panorama représentatif des grandes tendances de la littérature africaine francophone contemporaine : récits de guerre, écritures de l’exil, explorations de la migration, satire sociale ou encore expérimentations narratives.
Dans cet ensemble de sept œuvres en lice, particulièrement riche, le roman Paria de Carmen Toudonou se distingue par une ambition singulière : revisiter un pan encore peu exploré de l’histoire africaine à travers une fresque romanesque d’une grande amplitude narrative et mémorielle.
Comment cette singularité esthétique et thématique pourrait-elle faire de ce roman l’œuvre idéale pour remporter cette édition dont le dénouement est attendu le 21 mars 2026 à Paris ?
UN ATYPIQUE ROMAN À PORTÉE HISTORIQUE DANS LA LITTÉRATURE AFRICAINE FRANCOPHONE
Le protagoniste de Paria, Menet, est un enfant africain capturé dans son village d’Afrique de l’Est puis déporté vers l’Orient où il devient eunuque au service des sultans ottomans. Le roman adopte la forme des mémoires de cet homme qui tente, à travers l’écriture, de reconstituer le sens d’une existence marquée par l’arrachement, la mutilation et la dépossession.
Cette structure narrative fragmentée, en strates mouvementés, non linéale, épouse précisément le travail de la mémoire traumatique : Menet écrit sans plan apparent, laissant remonter les souvenirs au gré de la conscience, comme si la narration elle-même devait reconstruire ce qu’une histoire violente a disloqué.
Mais en dehors de son dispositif narratif., la pertinence du roman tient surtout au champ historique qu’il investit. Alors que la fiction africaine francophone a longtemps privilégié la mémoire de la traite transatlantique et de l’expérience coloniale, Paria déplace le regard vers la traite orientale des Africains. Or il s’agit là, d’un phénomène bien que majeur, encore peu exploré dans notre imaginaire littéraire.
Pourtant l’histoire de l’esclavage africain va bien au-delà du commerce triangulaire. Elle comprend également des systèmes esclavagistes plus anciens et parfois plus longs, notamment la traite transsaharienne et la traite orientale.
En retraçant le destin d’un enfant d’Afrique orientale déporté vers l’Empire ottoman, Carmen Toudonou contribue ainsi à élargir le champ mémoriel de l’histoire africaine.
De plus, en s’emparant d’une tragédie individuelle, ce roman restitue les complexités et non-dits d’un réseau historique complexe reliant l’Afrique de l’Est, le monde arabo-musulman et les grandes dynamiques de pouvoir du XIXe siècle. Cette démarche participe d’un mouvement littéraire plus large qui, depuis le début du XXIe siècle, cherche à réexaminer l’histoire de l’esclavage en Afrique sous des angles nouveaux et à en explorer des zones longtemps laissées dans l’ombre. Ainsi, l’intérêt historique de Paria répond à un véritable enjeu de mémoire, de remise en conscience historique et même géopolitique à notre ère.
UN DÉPLACEMENT DE FOCALISATION QUI RENOUVELLE LE RÉCIT DE L’ESCLAVAGE
L’importance du roman de Carmen Toudonou réside également dans la transformation du point de vue narratif. Car dans de nombreux récits historiques sur l’esclavage, les personnages africains apparaissent comme les victimes d’un système dont ils subissent passivement les violences. Paria, au contraire, inverse cette perspective.
Menet n’est pas essentialisé dans sa condition de captif. Il devient progressivement le narrateur de sa propre histoire. L’écriture de la romancière lui permet de transformer son statut d’objet marchand en celui de sujet historique. Cette évolution constitue l’un des ressorts les plus puissants du roman. Le personnage passe symboliquement d’une condition où il n’était qu’un corps mutilé destiné à servir le pouvoir subi, à une position où il devient producteur de sens, d’identité et de mémoire.
Autrement dit, l’écriture de Carmen Toudonou devient dans Paria un instrument de reconquête de l’humanité. Ce renversement narratif correspond dans un sens, à une évolution significative de la littérature africaine contemporaine. Plutôt que de produire des récits perceptibles comme didactiques sur l’histoire de l’esclavage, de plus en plus d’auteurs.trices privilégient des trajectoires individuelles où les personnages reconstruisent leur subjectivité malgré la violence des structures historiques. C’est précisément ce déplacement du regard qui confère à Paria une dimension profondément moderne. Le tout, avec une ampleur historique et narrative qui révèle le travail de recherche, de constructions narratologiques, mais aussi le raffinement des stratégies romanesques de Carmen Toudonou. C’est-à-dire : la fragmentation temporelle, le polycentrisme des voix et l’usage d’une focalisation interne complexe. De quoi densifier l’ambition romanesque de Paria puisqu’il expérimente le sensible de la mémoire et de la subjectivité, qui dialogue avec la représentation des traumatismes, la restitution des voix marginalisées et la réinvention du récit historique comme espace d’autonomie narrative.
UNE MÉDITATION SUR LA LIBERTÉ ET LA DIGNITÉ HUMAINE
Si Paria paraît appartenir au roman historique, en réalité, son désir d’impact semble beaucoup plus large.
La trajectoire de Menet met en scène l’expérience radicale de la dépossession (perte de la famille, perte du corps, perte de la filiation) ; puisqu’un eunuque est privé de toute descendance. Dans une culture où la transmission constitue un fondement essentiel de l’identité, cette mutilation représente une négation presque totale de l’existence.
Face à cette annihilation symbolique voire structurelle, le personnage trouve dans l’écriture une forme de résistance. Étant donné qu’il ne pourra pas transmettre la vie, il transmettra une mémoire qui vivra après lui. L’œuvre qu’il entreprend devient ainsi une manière de laisser une trace dans l’histoire et de restituer la voix de ceux qui ont été effacés (et qui continuent de l’être d’ailleurs).
En cela, Paria est donc avant tout un roman sur la condition humaine. Malgré son cadre quasi-diachronique, l’œuvre parvient à échapper à l’enfermement de la reconstitution du passé. Le cœur du récit reste la construction d’un individu face à l’arrachement, à la mutilation et à la domination. L’écriture met en scène à la fois, la perte de l’identité, la restauration psychique de soi, la résilience d’être, la conquête intérieure de la liberté. Le récit devient ainsi une méditation sur la dignité humaine et la capacité de survivre à l’oppression. Même lorsque l’histoire chosifie, ostracise, réduit un individu à l’absolution ; Carmen Toudonou nous rappelle qu’il reste possible de reconquérir une part de liberté par la pensée et par l’écriture.
AU FINAL…
Dans une sélection qui témoigne de la vitalité et de la diversité de la littérature africaine contemporaine, Paria se distingue aussi bien par l’audace, l’approche littéraire et la profondeur de son projet. Si le Grand Prix Afrique 2025 devait distinguer un livre capable d’élargir les horizons de la mémoire africaine tout en proposant une réflexion universelle sur la liberté et la dignité, Paria apparaîtrait alors comme un choix particulièrement significatif. Si le jury du Grand Prix Afrique cherche à récompenser un roman capable d’allier ampleur historique, profondeur humaine et renouvellement du regard sur l’histoire africaine, Paria apparaît alors comme l’une des candidatures les plus cohérentes pour incarner cette ambition.

