Une œuvre qui s’inscrit à la croisée de l’afro-pop, d’influences hip-hop et d’une écriture introspective. Un titre qui interroge la distance émotionnelle et la persistance du lien. Sous quels aspects appréhender la teneur créative de Loin des Yeux, Près du Cœur de la chanteuse béninoise Carine Au Micro et le groupe sénégalais Daara J Family proposent ?
UN THÈME QUI NOUS INTERPELLE
Partant d’une expression qui semble galvaudée, ce titre ouvre un champ thématique large : celui de la continuité du lien malgré l’éloignement, volontaire ou contraint. Les paroles s’organisent autour d’une idée centrale : celle de la résistance aux fractures émotionnelles ; exprimée par des formules récurrentes comme « don’t let all this drama take us down ».
Un marqueur-clé de la teneur de formulation des paroles réside aussi dans l’insistance sur la notion de profondeur du sujet évoqué par les artistes et qui renvoie à une démarche de sincérité émotionnelle. Elle marque un approfondissement intime dans un texte où la résilience devient moteur narratif. Les fragments en wolof, minan, anglais et français se superposent comme un choix esthétique de transversalité et façonnent un espace linguistique partagé, un territoire de rencontre où la distance géographique semble compensée par la proximité symbolique des langues.

Le morceau procède ainsi par sédiments graduels d’intentions : l’évocation d’un attachement persistant, la mise en tension entre incertitudes et fidélité, puis la répétition d’une assurance (« won’t let us down ») qui agit comme point d’ancrage. En cela, Carine Au Micro et Daraa J Family nous engagent dans l’exploration réfléchie d’un sentiment qui se maintient, avec ses fragilités et ses élans d’espoir.
UNE COMPOSITION QUI FAIT DIALOGUER LES HÉRITAGES SONORES
La structure musicale repose sur un métissage où les rythmes afro-pop et les textures urbaines se côtoient. Le timbre de Carine Au Micro, souvent associé à une expressivité chaleureuse, s’inscrit ici dans une dynamique de conversation. La présence de Daara J Family, dont la signature mêle rap, chants soul, offre un contrepoint qui soutient le propos en l’enrichissant de nuances urbaines.
Ce dialogue musical met en scène deux formes de rapports à la tradition : l’une portée par une artiste en recherche constante d’équilibres entre racines et modernité, l’autre par un groupe dont l’esthétique est depuis longtemps reconnue comme un pont entre les cultures urbaines africaines et les langages globaux du hip-hop. Ensemble, ils construisent une atmosphère où les sonorités deviennent part intégrante du discours sur la distance et la résistance émotionnelle.
LA SYMBOLIQUE D’UNE COLLABORATION AVEC DAARA J FAMILY
La présence de Daara J Family dans ce projet occupe une place particulière. Le groupe, actif depuis les années 1990, a contribué à définir une partie de la modernité musicale ouest-africaine, notamment en introduisant un hip-hop plurilingue et politiquement conscient dans des espaces musicaux internationalement reconnus.
Pour Carine Au Micro, collaborer avec une formation considérée comme emblématique représente une confirmation de son dimensionnement grandissant. Mais aussi de son insertion progressive dans un réseau de créateurs pour lesquels le métissage musical est une démarche précautionneuse. Cette collaboration marque un jalon de prestige parce qu’elle atteste d’une reconnaissance professionnelle en lien avec sa propre orientation artistique. Elle laisse entrevoir la confiance que des acteurs majeurs accordent à sa trajectoire, à son engagement dans la recherche musicale, et à sa capacité à dialoguer avec des esthétiques diverses, tout en conservant la cohérence de son identité.
UN PARCOURS FAÇONNÉ PAR LES RENCONTRES ET LA TRAVERSÉE DES SCÈNES
Née en France, Carine Au Micro découvre le Bénin après trois mois de naissance quand ses parents rentrèrent sur leur terre d’origine. C’est dans ce vivier, qu’elle vibre à la musique par l’intermédiaire familial, et notamment maternel.

Son rapport au chant s’approfondit après son retour en France en 1998, période durant laquelle elle s’immerge dans des scènes émergentes et multiplie les collaborations.
Son installation au Québec en 2004 marque un tournant. La chorale Imani Gospel Singers constitue pour elle un espace d’apprentissage et d’intégration dans l’écosystème musical montréalais. Sa participation à la comédie musicale Mahalia Jackson au Segal Centre en 2013, aux côtés d’artistes tels que Ranee Lee ; lui ouvre les portes d’un univers où se mêlent gospel, jazz et interprétation scénique.
Les collaborations qui suivent, notamment avec Lorraine Klassen, Noel Mpiaza ou David Mobio, contribuent à structurer son orientation artistique : métissage des registres, ouverture à la polyphonie linguistique, et ancrage dans une esthétique où la voix occupe une place centrale.
La parution de son EP « O La Si » en 2018, puis de son premier album « DOTO N’ASE » en 2022 (soutenu par le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts de Montréal) inscrit son travail dans une vision de durabilité, d’impact soutenu attentivement de construction progressive d’un répertoire évolutif.
Dans ce sens, Loin des Yeux, Près du Cœur s’inscrit dans la continuité de ce développement. C’est en effet un titre qui éclaire une trajectoire en expansion. Il apparaît ainsi comme un objet musical qui invite à la découverte d’une artiste curieuse qui continue de s’enrichir au gré des rencontres et des explorations.
© Djamile Mama Gao

