Les règles du jeu ont radicalement changé. L’industrie musicale africaine, autrefois soumise aux diktats des gardiens du temple, avance désormais au rythme des clics, des flux de streaming et des algorithmes. C’est le constat majeur qui a réuni artistes, managers et observateurs culturels ce mercredi 15 juillet 2026 au Bamboo Numerik à Cotonou.
Dans le cadre de la 11e édition du festival “Dalah’sh Kankpé”, le panel « Talk Showbiz » a exploré le thème crucial : « Production et promotion d’artiste à l’ère du digital ». Autour de la table, des figures emblématiques de la scène urbaine béninoise ont disséqué, avec une franchise salutaire, les promesses de liberté et les dérives d’un marché en pleine mutation numérique. Alternant visions pragmatiques et constats philosophiques, le débat a captivé l’assistance. Les panélistes ont donné une immersion sans concession dans les coulisses de la création moderne.
Pour comprendre la révolution digitale, il faut d’abord revenir à l’essence même du métier. Djamile Mama Gao, artiste slameur, compositeur et écrivain béninois, a méthodiquement redéfini la production comme un processus global de transformation. « C’est le cheminement qui permet de partir de l’idée musicale brute pour aboutir à un produit enregistré, mixé, masterisé en format Wave, prêt à la diffusion », a-t-il expliqué. Djamile a notamment insisté sur les étapes cruciales de la préproduction, de la direction artistique et du beatmaking. Pourtant, cette alchimie ne peut s’opérer en vase clos. Elle requiert un collectif soudé. C’est ici que le bât blesse au niveau local.
Le légendaire Dj Highfa a jeté un pavé dans la mare. « La production engage une équipe, mais la notion d’équipe ici au Bénin est très compliquée », a-t-il déploré. Témoin privilégié de l’émergence de l’Afrobeat au Nigeria au début des années 2000 (à l’époque de P-Square et 2Face), il rappelle qu’aucune réussite n’est le fruit du hasard ou d’un coup de chance matinal. « Derrière le succès des Nigérians, il y a une industrie structurée et surtout, un amour viscéral pour la musique. Au Nigeria, vous jouez dix minutes et quelqu’un vient immédiatement vous proposer une collaboration. Ici, il y a de la méfiance, voire de l’animosité. Il faut impérativement changer cela », a asséné l’ancien de Sainte Rita, soutenu par son compagnon de route Mastaa Mc.

L’art de la promotion à l’ère des algorithmes et de la viralité
Une fois l’œuvre matérialisée, le second défi commence. Il faut exister aux yeux du monde. Djamile note que la promotion a elle aussi été bouleversée par les micro-canaux digitaux. Les réseaux sociaux ont redéfini la donne. Des espaces de simple messagerie comme WhatsApp sont devenus des outils de marketing redoutables, complétant les canaux traditionnels que sont la radio, la télévision et la presse écrite. Pour DJ Highfa, ce basculement technique est total. « Aujourd’hui, il n’y a plus de processus ni de circuit obligatoire. Il y a juste toi et ton téléphone. Un smartphone remplace désormais un studio de télévision ou un label », a-t-il fait remarquer.
Cette mutation comporte deux facettes bien distinctes. En premier lieu, il s’agit de la liberté et l’indépendance totale. En effet, le digital permet de s’affranchir des intermédiaires, des patrons de boîtes de nuit ou de studios qui, jadis, bridaient l’originalité des artistes. Dj Highfa a cité en exemple l’artiste alternative Lulu. « Dans les années 90, un patron de label lui aurait dit que sa musique décalée ne marcherait pas et l’aurait forcée à faire du Funky ou du Groovy local. Le digital lui donne aujourd’hui la liberté d’exister et de toucher son public directement », a montré le Disc-Jockey. Secundo, il y a la déconnexion entre le talent et la célébrité. Ici, le triomphe des chiffres sur la qualité artistique inquiète les anciens. « Aujourd’hui, on peut être techniquement nul et devenir une superstar mondiale si l’on sait construire son audience. On se moque de ton univers ou de tes textes, seule la viralité compte », a regretté le Dj. Ce dernier a évoqué le cas d’Aya Nakamura, qu’il a vue débuter sans savoir chanter avant de devenir la plus grande vendeuse de disques en France grâce à la puissance de sa communauté.
L’autoproduction comme acte de résistance et de souveraineté
Face à un marché internationalisé où la part des revenus de l’Afrique reste dérisoire, l’indépendance devient une nécessité politique. Mastaa Mc revendique fièrement ce statut d’indépendant. « Jusqu’à ce jour, je suis en autoproduction. J’ai cherché des producteurs, je n’ai pas trouvé, alors je fais le travail moi-même. Pour moi, c’est le meilleur moyen de garder la mainmise sur ce que l’on crée », a-t-il partagé. Il rappelle opportunément que le hip-hop français s’est bâti sur ce modèle d’indépendance avant de brasser des millions.
Pour le rappeur, l’amour de l’art doit primer sur l’exhibitionnisme stérile qui gangrène la société actuelle. « Notre société est devenue telle que si tu n’exhibes pas tes 28 maisons à étage ou ton Hummer, on se demande ce que tu fais. Mais quand on aime la musique, on lui donne tout, et elle nous permet de vivre, de dormir et de nous réveiller dignement », conclut-il avec philosophie.
À l’heure où l’intelligence artificielle s’apprête à redéfinir à nouveau les contours de la création, le message du “Talk Showbiz” résonne comme un avertissement et un appel à l’action pour la jeunesse béninoise. Le digital offre les outils du pouvoir, mais seul le retour à la solidarité d’équipe, à la rigueur stratégique et au respect du talent brut va permettre au Bénin de transformer ses clics en une véritable industrie durable.

