Souleymane Diamanka : « La technique seule ne sert à rien, elle doit être au service de la sincérité »

En marge du Festival International Francophone de Slam-Poésie (Fifsp), l’orfèvre de l’oralité Souleymane Diamanka a animé un masterclass à Cotonou. Né à Dakar et nourri de l’héritage peulh comme des grands textes occidentaux, le poète indépendant se livre ici sur son amour viscéral des mots. Entre quête identitaire, rigueur technique et liberté totale, il invite la jeune génération de slameurs à puiser dans leurs racines pour faire résonner leur propre vérité.

Souleymane Diamanka, votre nom résonne déjà fortement sur la scène internationale et votre réputation vous précède. Pourtant, pour la nouvelle génération de poètes, de slameurs et de journalistes qui vous découvre ou vous prend pour modèle, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Bonjour, je m’appelle Souleymane Diamanka, dit Dua Jaabi Jeneba. Je suis né à Dakar, au Sénégal, et j’ai grandi à Bordeaux. J’ai rencontré la poésie à l’âge de 7 ans. En ce temps-là, j’étais en classe de CE2. J’avais un instituteur qui était poète et mes parents, d’origine peuhle, utilisaient beaucoup de proverbes et de dictons pour notre éducation. Je trouvais ça très poétique et j’ai commencé à écrire dès que j’ai appris à lire et à écrire, quasiment.

Vous animez actuellement un masterclass au Festival International Francophone de Slam-Poésie. Quel est le message essentiel que vous souhaitez transmettre à cette jeune génération de passionnés qui voit en vous un modèle de rigueur et de musicalité ?
Ce que j’ai envie de transmettre est ma passion. Quant à la poésie, elle est en chacun et chacune d’entre nous. Cela se justifie par le fait que nous sommes tous capables de ressentir des émotions, de sourire et de pleurer. À partir de là, nous sommes déjà dans la poésie. C’est quelque chose qui est inhérent à la nature humaine. Et ce que je leur ai dit est « il n’y a pas de preuve de poésie ». J’ai juste partagé les techniques, la rigueur et la liberté que j’aime dans cette manière d’écrire. Et cela a été super beau. L’atelier devait durer trois heures, mais nous sommes restés pendant presque six heures. Personne ne voulait partir, moi non plus. Cela a été vraiment un super bel échange. Et voilà ce que j’ai voulu partager, c’est mon amour des mots.

Qu’est-ce qui qualifie cette rigueur-là ?
J’ai beaucoup grandi avec des danseurs et des chanteurs qui faisaient des assouplissements, des vocalises. Et je me suis toujours dit que le métier de poète, c’était mon métier et qu’il fallait travailler, qu’il fallait une rigueur dans le travail sur les sonorités, dans la manière de proposer son émotion le plus sincèrement et le plus clairement possible. Et la langue française mélangée aux langues africaines donne un mélange qui est juste merveilleux. Parce qu’à chaque fois qu’un Togolais, un Béninois, un Sénégalais parlent le français, ils l’enrichissent de par ses racines et la mentalité ancestrale qui coule dans ses veines.

Dans vos ateliers, vous enseignez l’art de l’écriture ciselée (palindromes, holorimes, assonances). Comment apprenez-vous aux jeunes slameurs à ne pas laisser la virtuosité technique étouffer la sincérité du message poétique ?
C’est une question importante. Et je leur dis que le son et le sens doivent être à égalité. C’est aussi important ce qu’on dit que la manière dont on le dit. Il ne faut pas se laisser étouffer par les figures de style. Et il ne faut pas non plus être juste dans la rédaction. Il est important de trouver un juste milieu où les sonorités et la sensibilité ont la même importance. Je leur dis d’écrire comme s’ils s’adressaient à quelqu’un qui ne parlait pas leur langue. Une tâche qui les oblige à être dans une certaine musicalité. Et en même temps, écrire pour ceux qui les comprennent, pour être dans une sincérité. Je prône la sincérité avant tout et la technique au service de la sincérité. La technique à elle seule ne sert à rien. Donc, il faut mélanger les deux et être dans sa propre justesse. Parce que chacun d’entre nous est unique au monde. De même, notre manière de voir le monde est aussi unique. Si l’on est sincère, l’humanité entendra quelque chose pour la première fois.

Votre œuvre puise dans les cassettes de votre père et la tradition des griots. Pour les jeunes qui débutent aujourd’hui, est-il impératif, selon vous, de se replonger dans son héritage familial et patrimonial pour trouver sa propre voix dans le slam ?
Oui, je pense que c’est important de se considérer comme un descendant et pas seulement comme un individu. C’est important de vivre avec son époque. Mais c’est quand-même important d’avoir les vérités de son père, de sa mère, de son grand-père, de sa grand-mère et de remonter le plus loin possible dans son arbre généalogique pour bénéficier de tout ce dont on hérite.

Vous avez connu les grandes maisons de disques avant de choisir l’indépendance pour votre album Être humain autrement. Est-ce cette liberté totale que vous essayez d’insuffler aux participants de votre masterclass ?
Oui, la liberté totale et je l’ai toujours eue. Même quand j’ai signé chez “Barclay” pour mon premier album “L’Hiver Peul”. Ensuite, quand j’ai choisi l’indépendance, je suis revenu vivre en Afrique. J’ai passé du temps à Addis Ababa, en Éthiopie, du temps au Sénégal. Et cet album est né de mes rencontres là-bas et de ma nouvelle plume qui s’est un peu renouvelée en retournant sur la terre de mes ancêtres.

Du Fouladou à Dakar, en passant par Addis-Abeba, vos textes sont imprégnés de vos voyages. Comment l’énergie d’un festival international comme celui-ci nourrit-elle votre propre inspiration par rapport à la solitude de l’écriture en studio ?
Ça a commencé hier soir. Hier soir, je suis allé voir une slam session qui avait lieu en plein air à l’université par le biais de Sêminvo Hlihè. Et j’ai été impressionné par les poétesses et les poètes. Et tout de suite, ça a commencé à m’inspirer. Tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai entendu. Et à chaque rencontre humaine que je fais, je repars avec de l’inspiration parce que ma matière, c’est les mots. Et tout le monde les utilise et chacun les utilise à sa façon. J’ai rencontré des journalistes aussi. C’est un métier que je trouve extraordinaire. Ce sont les témoins qui ramènent ce qu’ils ont vu, senti, touché, ressenti au public. Je trouve cela merveilleux. J’ai été inspiré par tout cela ici.

Votre ouvrage “Habitant de nulle part, originaire de partout” résonne particulièrement dans un contexte francophone international. Comment le slam parvient-il, mieux que tout autre art, à réconcilier ces identités multiples et ces parcours d’immigration ?
Ce que l’on appelle “le slam” est un contenant. Dans ce contenant, nous pouvons mettre nos origines, notre imaginaire, notre vécu, nos rencontres, ce qui nous anime, ce dont nous rêvons. En effet, dans la parole parlée, il y a la place pour tout que ce soit le conte, le chant et l’écriture poétique. C’est cela que je trouve merveilleux dans ce que les gens appellent le slam. Mais c’est un peu antique de langage parce que le slam vient du mot “schlem”. À la base, c’était un concours. Mais comme nous étions nombreux à répondre présents sur ces scènes-là, nous avons fini par nous appeler des slameurs.

Mais c’est avant tout de la poésie. C’est dommage même d’enfermer certains artistes dans ce terme qu’est slam ou slameur. Or, que ce sont des êtres humains et des artistes avant. Ils sont aussi des poètes et des poétesses de l’oralité.

En voyant cohabiter dans vos textes les ombres d’Amadou Hampâté Bâ et de Louis Aragon, quel conseil donneriez-vous à un jeune poète pour qu’il s’autorise, lui aussi, à briser les frontières entre les cultures et les époques ?
Je l’encouragerais à lire au maximum. Je l’invite à lire ce qui le concerne, que ce soit son patrimoine, son sang, mais aussi de s’ouvrir à l’autre. Il ne doit pas hésiter à lire et à écouter des poètes de toutes les origines. Je connais des poèmes en italien, je connais des poèmes en polonais, je connais des poèmes en espagnol. La langue parlée permet de faire tous les voyages. Et les voyages, ça commence souvent par une langue.

Quel est votre mot de la fin ?
Pour finir, je dirais que j’ai passé un super bon moment avec les poétesses et les poètes qui sont venus au masterclass. Chacune et chacun m’a beaucoup inspiré. Il n’y a pas de professeur de poésie. On est tous poètes dans notre âme. C’est notre manière d’être. Et je conseille à tous ceux qui vont lire cette interview de s’initier à l’écriture. Parce que, quelque part, l’écriture n’existe pas. Ce sont des pensées. Et lorsqu’une pensée est posée sur le papier, elle devient de l’écriture.

Moi, mes parents ne savaient pas lire et écrire. Mais ce sont des personnes qui m’ont énormément inspiré. Sans se dire poétesses et poètes, mais c’est en eux. C’est en chacun de nous. Ce sera ça, mon mot de la fin. Je vais terminer par un court poème qui dit « Je lève mon verre à la suite des événements. Les sourires qui se dessinent sur vos visages sont des signes. Nos voeux n’ont pas été faits vainement. La vie savait que cette belle aventure aurait une suite. Je lève mon verre aux rêves, aux souhaits et aux réussites ».

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