De la gymnastique scolaire aux scènes internationales, Marietou Thiam a fait du cirque bien plus qu’une discipline artistique. Elle en a fait un espace d’engagement, de liberté et de transformation sociale. Dans cet entretien exclusif, l’artiste sénégalaise revient sur son parcours, les pressions sociales affrontées, son combat pour la place des femmes dans le cirque contemporain et sa conviction profonde : « ce n’est pas parce que le chemin est long qu’il faut abandonner »
Le champ artistique est vaste. Qu’est-ce qui, dans le cirque, a particulièrement résonné en vous au point d’en faire votre discipline de prédilection ?
Je faisais de la gymnastique à l’école et naturellement, je suis une personne très souple. Il y a beaucoup de mouvements de souplesse que je n’ai pas appris, c’était déjà en moi. Et j’ai fait la connaissance, un jour, de la compagnie “Saint Cirque”. Les acteurs de cette suite sont venus jouer à l’institut français de chez moi. J’ai assisté à leur spectacle et le responsable d’alors m’a dit “toi si tu viens à Dakar, viens rejoindre notre équipe”. Et cela s’est fait comme ça. Ce n’est pas que je n’avais aucune connaissance de ce qu’est le cirque auparavant. Et après l’obtention du baccalauréat, je suis partie à Dakar et j’ai rejoint l’équipe. J’ai commencé ma formation et presque il y avait très peu de femmes. Et jusque-là, il y a deux femmes qui sont quand-même restées, il y avait des femmes qui sont venues, mais qui sont reparties aussitôt. Elles ont changé de voix, d’autres sont mariées, et voilà, ça se termine comme ça. Moi, je suis restée. C’est ainsi que j’ai trouvé ma passion.
Quelles ont été les motivations artistiques derrière cette collaboration avec le monde du cirque ?
Au début, nous faisons des activités au profit du jeune public, notamment les enfants. Là, je me disais “ici c’est ma place”. La raison est que j’aime beaucoup les enfants, j’aime être auprès d’eux. Donc avant d’être artiste professionnelle, c’est ce qui m’a attiré le plus, le fait de pouvoir être auprès des enfants. Au fur et à mesure, nous travaillons pour avoir les techniques qu’il faut, et l’amour du travail naisse aussi. Nous nous considérons comme des poètes, parce que nous avons la possibilité de lancer plusieurs messages. Et comme il est de mes habitudes, je suis une personne très optimiste, j’aime beaucoup défendre la place de la femme. Alors, quand j’ai commencé à voyager, j’ai commencé à repérer mes sources.
Ainsi, je pars vers les femmes, je discute avec eux pour mieux comprendre certaines réalités. Et les situations sont presque les mêmes. Moi, en tant que femme, j’ai eu beaucoup de pression sociale et familiale. Cela a été un combat que j’ai mené. Et comme je suis de nature têtue, j’ai gardé le cap. Et voilà, le cirque, selon les propos diffamatoires, n’est pas fait pour les femmes. Par exemple, nos parents auraient souhaité qu’après les études, que nous soyons dans un bureau. Mais moi, je ne suis pas faite pour être assise. Je suis née pour bouger. Et il faut que les gens apprennent à comprendre le choix des autres. Chacun a son chemin. Et d’ailleurs, j’ai un solo qui est intitulé : « Le chemin parcouru ». Cette création va montrer aux femmes que nous avons presque toutes les mêmes situations. Mais ce n’est pas pour cela que nous allons baisser les bras ou abandonner. Il est primordial d’aller de l’avant, parce que pour y arriver, c’est un long chemin, et ce n’est pas facile.
Approcher ce public, en particulier les femmes, peut représenter un défi. Quelles méthodes avez-vous adoptées pour créer cette proximité et susciter leur engagement ?
Le cirque, comme nous le connaissons bien, c’est une question d’équilibre, de gymnastique et autres techniques. Mais comment approcher le public ? Déjà j’ai commencé par approcher les artistes femmes, pour comprendre. Et à travers ces enquêtes, il y a eu un travail d’écriture, de recherches, d’imagination derrière pour faire passer un message. Maintenant, ceux qui ne connaissaient pas le cirque et qui pensent que c’est juste de l’amusement, moi je suis là en tant qu’ambassadrice pour défendre cette place. Je veux faire sentir à chaque femme l’envie de pouvoir faire. Mon but est de faire voyager ce public en leur montrant que c’est possible. Je les amène à se demander “comment elle a fait pour dire que nous aussi nous avons cette capacité de faire cela”. Mon souhait est de capter l’attention de toutes les femmes qui seront là. Mais j’ai envie qu’elles se sentent aussi capables de pouvoir faire des choses que tout le monde nous croit incapables de faire. Nous sous-estimons trop.
En dehors des femmes artistes, je veux aussi capter l’attention du public simple, les femmes lambda. Je veux attire leur regard de sorte que tous ces jugements qui se faisaient soient défiés. Que tout le monde puisse voir l’énergie que la femme peut dégager autour d’elle. Dans ce sens, il peut y avoir des femmes qui auront aussi envie de rejoindre le cercle et pratiquer le cirque. Par ailleurs, ces jugements ne se font pas seulement dans le rang des hommes. Il y a d’autres femmes qui nous disent non, cela n’est pas fait pour notre genre et elles ont autres regards biaisés. Je veux leur faire changer d’avis.
Le cirque au Sénégal est-il aujourd’hui suffisamment développé ou le secteur fait-il encore face à des difficultés structurelles ?
Il y a toujours des défis à relever, comme pour la plupart des pays en Afrique. L’essentiel est de faire connaître le cirque aux sénégalais, parce que quand on parle du cirque, les gens pensent plus aux animaux, à certaines acrobaties. Alors qu’on parle du cirque contemporain, maintenant les gens sont en train d’imaginer des choses extraordinaires. Il y a beaucoup de créativité. Déjà, nous jouons beaucoup dans notre pays le Sénégal. Nous organisons aussi des cabarets ouverts pour que le public sénégalais puisse s’approcher davantage, découvrir et apprendre aussi. Nous faisons beaucoup de communications sur la page et je pense que nous sommes connus aussi dans notre pays. Nous sommes souvent conviés dans des activités, des spectacles, des animations et bien d’autres manifestations. Mais le combat reste. Il continue.
Comment comptez-vous concilier votre carrière artistique avec une future vie de famille ?
Avec mon partenaire, la première des choses est de discuter par rapport à mon art. Je vais l’amener à comprendre que mon travail compte beaucoup pour moi et que j’ai besoin d’un homme qui m’accompagne sur ce que je fais et non d’un homme qui va faire de moi une femme au foyer. Donc, j’ai besoin d’un homme qui peut réfléchir avec moi sur mes projets et non d’une personne qui va s’asseoir et qui a envie que je m’occupe tout le temps de lui. Je reste néanmoins culturelle. Moi, j’aime bien prendre soin naturellement des gens. Et je pense que même si je n’ai pas le temps de cuisiner tous les jours, je prendrai soin quand-même de mon futur mari, évidemment. Je ne suis pas contre le fait d’assumer certains rôles qu’occupe la femme culturellement. Mais ne pas en abuser pour dire “il faut que tu arrêtes ton travail pour faire ceci et cela”.
Donc, je veux une personne avec qui je vais construire une vie et non une personne avec qui je vais juste prendre soin de lui et de ses enfants.
Votre discipline, c’est-à-dire le cirque, vous a-t-elle appris les valeurs essentielles à la vie de couple, comme l’hospitalité et l’attention à l’autre ?
Elle m’a surtout appris la confiance en soi. Le cirque m’a beaucoup aidée. Il faut reconnaître que j’étais une personne très timide et qui avait du mal à être sur scène ou en groupe. Mais avec la pratique, j’ai développé cette confiance ainsi que le courage et l’esprit d’équipe. Même en matière de leader, c’est une discipline qui éduque et inculque le sens du partage. Pour moi, le cirque est une thérapie et elle peut être pratiquée comme la médecine.
Pour aller vers les enfants, il faut une formation, par exemple, afin de pouvoir travailler avec ces derniers. Pour ma propre expérience, lorsque je suis vraiment en colère, je fais appelle au cirque. C’est une méthode qui me permet de me libérer. Donc, il y a beaucoup d’avantages que le cirque offre.
Quel message adressez-vous aux femmes, parents et hommes pour encourager la présence des femmes dans ce domaine ?
Aux femmes, je tiens à leur dire que moi, j’au su prendre ma place dans ce milieu en passant d’élève à artiste coach, formatrice, directrice artistique, et maintenant directrice générale et ce, depuis 2014. C’est pour dire à toutes ces “c’est plus simple d’abandonner et de laisser, de ne pas pousser”. Je tiens à leur dire que moi, j’ai trouvé la voie, et c’est important de persévérer et d’avancer.
À tous ces hommes qui sont dans le milieu du cirque ou pas, je pense que chaque femme a besoin d’un homme qui soutienne. Par exemple, à travers la pièce “Djiguen” et derrière la scène, les hommes qui travaillent avec moi me soutiennent beaucoup, ils ont beaucoup confiance, et voilà, même si j’ai peur de faire quelques mouvements, c’est eux qui me disent, ça doit être extraordinaire. Alors, j’aimerais que tous les hommes puissent faire la même chose. Que ce soit dans le milieu du cercle, ou dans leur foyer, ou de manière amicale et autres liens, nous avons besoin d’être soutenues et non d’être méprisées.

