Avec « GIFT », EP dévoilé le 26 novembre 2025, Carmen Edison Adjovi inscrit son travail dans une logique de durée. Un an après le single « FLEUR D’AUTOMNE », ce projet musical échappe volontairement à une dynamique de viralité et ne semble pas mû par le désir obsessionnel de répondre à une injonction de visibilité. Cette temporalité maîtrisée agit comme un premier filtre de perception de l’artiste à son travail. D’autant que cela lui permet d’affirmer à quel point sa création s’ancre à un cycle intérieur, réaliste et serein.
Cette posture trouve un alignement avec le travail de production mené aux côtés de l’ingénieur audio et beatmaker Yanic Tchaou, alias Nick 4Witch. Le socle hip-hop, enrichi de textures afrosoul, accompagne une écriture qui exige de l’écoute, de l’attention et une certaine posture emphatique, afin de laisser les textes exister avec la justesse narrative et émotionnelle nécessaire. Comment cette temporalité choisie comme position éditoriale participe-t-elle à la morphologie d’un rap qui refuse la légèreté par défaut ?
ÉCRIRE POUR RELIER
Le projet s’ouvre sur « ORACLE », véritable clé de lecture de l’EP. Carmen Edison Adjovi y formule une équation identitaire complexe, oscillant entre dévoilement phénoménologique et une forme de syncrétisme. Loin d’être opposés ou fusionnés, le Vodun et le christianisme sont abordés comme deux systèmes sémiotiques qui structurent la mémoire de l’artiste, son rapport au monde et sa trajectoire narrative.
Sans tenter de résoudre la tension paradigmatique qu’il énonce ; l’artiste objectivise cette coexistence en tant qu’état permanent de progression identitaire. Par conséquent, « GIFT », s’inscrit davantage de restitution d’état d’être, d’archivage intime, où la musique devient un cadre de conservation impartiale entre les fractures reçues, les ambiguïtés traversées autant que des continuités en exploration.
L’écriture rappologique de Carmen Edison Adjovi fonctionne dans cette perspective, comme un décorum curatif. Elle vise à réparer et à rendre viable l’expérience d’une appartenance indiciblement conflictuelle, dans l’intention pieuse d’un traitement scriptural à l’aune de la résilience psychoculturelle.
LA VULNÉRABILITÉ INTIME ET AMOUREUSE COMME ENJEU POLITIQUE
Les morceaux à dominante affective, introspective, romantique qui jalonnent ce projet, apportent dès leur première écoute, une portée qui dépasse largement la posture sentimentaliste. Carmen Edison Adjovi y interroge la capacité à s’aimer en tenant compte des traversées du temps, à aimer après la peur, en dehors de l’évitement et au-delà de la méfiance héritée des expériences passées.
En s’adressant publiquement sur soi, sur son parcours, sur l’entourage, sur l’influence des relations interpersonnelles de chacun.e, sur de la femme aimée ; l’artiste replace l’amour hors du seul contexte privé pour aller vers un engagement socialement interpellant. Aimer devient un acte assumé, presque contractuel, dans un environnement où l’expression émotionnelle masculine reste souvent neutralisée ou travestie par des postures d’autorité inexpressive.
Les métaphores célestes dont s’empare l’artiste dans les chansons « NOUS DEUX », et « JE VEUX MARCHER » y apportent un lyrisme attachant. De sorte à signifier comment pour Carmen Edison Adjovi, l’Autre est pensée comme un point de stabilité, un interstice de guérison réciproque.
DÉTERMINISMES SOCIAUX ET RÉCITS BRISÉS
L’un des axes les plus solides de « GIFT » réside dans sa lecture de la condition humaine. Carmen Edison Adjovi s’y attaque frontalement aux mécanismes de reproduction sociale : violences domestiques transmises, obsession de la réussite matérielle, effritement des liens familiaux, dépendances.
Le choix narratif est significatif. Plutôt que de dénoncer, l’artiste décrit. La figure de l’homme instruit devenu décrépitude agit comme un rappel constant de la fragilité des trajectoires, surtout lorsque le capital humain est bâti sur des interactions interpersonnelles problématiques.
La chanson ‘’ L’homme ’’ en particulier établit justement une corrélation directe entre l’accumulation de matériel et la dégradation des structures familiales. L’œuvre se porte spécifiquement sur la transmissibilité des traumatismes : la violence domestique est identifiée comme un cycle de reproduction où l’enfance conditionne les comportements de l’âge adulte. Ce titre fonctionne comme un diagnostic des vulnérabilités sociales, illustrant la fragilité des trajectoires individuelles face aux déterminismes environnementaux et aux addictions.
Cette approche confère au projet une dimension quasi sociologique, qui fonctionne comme un décryptage des contradictions imperceptibles d’un tissu social en mutation.

SE PARLER POUR SE STABILISER
La lettre adressée à soi-même qui clôt l’EP constitue un moment charnière. Il s’agit en effet d’un acte de clarification avec soi. En retraçant son parcours (enfance agitée, rigueur paternelle, foi, travail précoce, débrouilles, trahisons, apprentissages, etc.), Carmen Edison Adjovi établit une continuité entre l’homme qu’il a été et celui qu’il entend rester.
L’écriture devient ici un outil d’auto-institution : fixer des principes, nommer ce qui compte, définir des lignes à ne pas franchir. En segmentant ce récit par strates distinctes, il parvient à nous démontrer la capacité de résilience adaptative qu’implique une progression de vie. L’épanouissement final est présenté comme le résultat d’une intégration éthique des échecs passés. Cette approche transforme l’introspection en un outil de gestion de soi, où la persévérance est évaluée comme une compétence nécessaire.
Cette démarche semble aussi s’inscrire dans une logique de thérapie par la plume, où l’artiste procède à un diagnostic existentiel pour ensuite se prescrire les fondations de son équilibre durable. En ce sens, « GIFT » participe à une chirurgie de l’ego, où l’autocritique factuelle permet d’exciser les doutes de Carmen Edison Adjovi afin de solidifier son moi.
AU FINAL…
Il convient de reconnaître que « GIFT » répond à un besoin réel dans le paysage du rap béninois (et peut-être même plus largement africain) : celui d’une parole qui renferme de la valeur, incarnée, vulnérable, capable d’utiliser les flows d’aujourd’hui en maintenant le texte dans sa fonction première.
Ainsi le projet nous rappelle que le rap peut être autre chose qu’un vecteur de performance de forme ou de distraction. C’est-à-dire être un lieu de mémoire, de soin et de transcription passionnelle. En cela, Carmen Edison Adjovi participe à la réémergence d’une scène alternative légitime, dotée de ses propres codes, de ses exigences et de son public.
A présent, l’enjeu pour l’artiste réside dans la récurrence : Carmen Edison Adjovi saura-t-il transformer cette exigence initiale en une trajectoire discographique durable ? Aussi, parviendra-t-il à inscrire cette teneur textuelle dans la durée pour bâtir un catalogue de référence ?

