Fin d’après-midi, dans une salle de classe d’un collège public de Cotonou. Les murs portent encore les traces d’anciennes affiches pédagogiques, et les couloirs, à l’heure de la sortie, bruissent des conversations des élèves. C’est dans cet environnement familier que prend forme « Fati », le nouveau morceau du slameur Gopal Das, rejoint pour l’occasion par Nani Odjèlade. Le texte suit les pas d’une fille de 12 ans, silhouette discrète dans la foule, dont le parcours éclaire une réalité que l’on croise dans de nombreux établissements du pays.
Fati avance avec l’idée précise de terminer ses études et de devenir une jeune femme dont les compétences serviront son entourage et, à plus long terme, sa nation. À cet âge où l’on observe plus qu’on ne parle, elle évolue dans un cadre où se croisent camarades, enseignants et adultes du quartier, chacun avec ses attentes, ses gestes et ses ambiguïtés. Le morceau prend soin de donner à ces interactions une place centrale, sans insister, mais en montrant ce qui s’accumule dans une journée ordinaire.
Parmi les scènes décrites, revient celle de Bernard, élève de sa classe, qui multiplie les messages et les surnoms à la résonance affective. Ses propos glissent vers l’observation du corps de Fati, comme si l’espace scolaire devenait un prolongement de la cour du quartier. Le texte ne dramatise pas ces instants ; il les place simplement là, dans cette routine qui forge l’expérience de nombreuses adolescentes.

Plus loin, la figure du professeur de français apparaît. Le regard qu’il pose sur Fati et les remarques qui l’accompagnent créent une autre forme de tension, plus silencieuse. Comme souvent, les élèves interprètent ces signaux sans les nommer, et c’est cette économie de mots que Gopal Das choisit de conserver dans son écriture. Elle renvoie à une réalité connue, rarement commentée, qui fait partie du décor éducatif autant que les tableaux et les cahiers d’exercice.
Le morceau évoque aussi Ducati, un habitué du quartier qui propose de la nourriture et glisse des promesses en retour d’une attention particulière. Ces gestes, fréquents aux abords des écoles, dessinent une frontière fine entre la bienveillance affichée et l’intention réelle. Dans “FATI”, ils apparaissent comme l’une des nombreuses lignes que la jeune fille apprend à contourner pour maintenir sa trajectoire scolaire.
Fati observe ce qui se passe autour d’elle : les filles qui quittent l’école avant la fin du cycle, celles dont la scolarité s’interrompt après une grossesse ou un incident tû. Elle connaît ces parcours, parfois proches, parfois lointains, et cette connaissance guide sa décision de préserver son corps. Sa démarche n’est pas présentée comme un manifeste, mais comme une condition nécessaire pour tenir son objectif, un fil qui l’aide à se projeter au-delà du collège.
Musicalement, Gopal Das reste fidèle au format du slam : une diction nette, un tempo qui suit la parole, peu d’ornementation. La voix de Nani Odjèlade apporte une ponctuation, une manière d’élargir le récit sans en modifier l’équilibre. L’ensemble se construit comme un documentaire sonore, un instantané du quotidien d’une écolière dont la détermination se forme à travers les gestes, les regards et les risques que son environnement lui impose.
« Fati » s’inscrit ainsi dans une production musicale attentive aux réalités sociales, attachée à documenter les parcours des jeunes dans les espaces urbains béninois. Le morceau ne cherche pas l’effet ; il s’installe dans la continuité de ces œuvres qui racontent ce qui se joue au cœur des écoles, entre ambition personnelle, pression collective et stratégies de protection. À travers Fati, le titre offre une fenêtre sur un espace souvent présent dans les conversations, mais rarement représenté avec cette précision narrative.
On retrouve dans cette approche une attention particulière aux sonorités locales, autant comme signe identitaire affirmé, mais aussi comme manière d’ancrer le propos dans son espace socioculturel naturel. Le slameur Gopal Das et son invité laissent apparaître des inflexions propres aux langues du pays, des cadences puisées des chants et des rythmes traditionnels ; le tout accentué par un refrain à vocation d’interactivité et d’adhésion populaire. Ces éléments s’entremêlent avec les langues fon, goun et français pour entretenir une fusion multiculturelle. Ce qui permet de donner au morceau une texture qui renvoie à la diversité musicale et linguistique béninoise, depuis ses traditions orales jusqu’aux scènes urbaines contemporaines.
© Djamile Mama Gao

