Claude Guingané, Directeur Administratif du Festival international de théâtre et de marionnettes de Ouagadougou (FITMO). Crédit photo: Tognidaho

Claude Kira Guingané à propos du Fitheb 2018 « … afin que le théâtre nous dépasse et transcende nos querelles personnelles ».

Tenue du 16 au 24 novembre dernier, l’édition 2018 du Festival international de théâtre du Bénin s’est accentuée sur une forme de théâtre non conventionnelle mais qui connaît de plus en plus un essor remarquable. Il s’agit du théâtre dit populaire ou encore le « Théâtre pour tous ». Claude Kira Guingané, Directeur administratif du Festival international de théâtre et de marionnettes de Ouagadougou (Fitmo) au Burkina Faso, dans une interview qu’il nous a accordée, revient sur ce concept de théâtre pour tous et émet des idées pour un réel essor du théâtre africain. Lisez plutôt !

Dekartcom : Claude Kira Guingané, vous êtes le Directeur administratif du Festival international de théâtre et de marionnettes de Ouagadougou (Fitmo) et vous êtes au Bénin dans le cadre de la 14ème édition du Fitheb, une édition qui met en avant le théâtre dit populaire. Dites-nous quelle est votre appréhension du théâtre pour tous ?
Claude Guingané : Pour moi, le théâtre doit être pour tous, de toutes les façons. Peu importe la forme que l’on fait. Le théâtre quand il est construit, il est construit pour tout le monde. Il a une fonction sociale indéniable. Mais quand on tente de différencier par des concepts les genres du théâtre et qu’on en arrive à conclure qu’il y a le théâtre populaire et élitiste, c’est assez étrange pour moi. Je crois que le théâtre doit pouvoir parler à l’élite mais aussi à tout le monde et c’est à ce moment que le théâtre, il est réussi. Quand je fais le bilan, je vois qu’il y a eu de très beaux spectacles à cette 14ème édition, je vois du coup ce théâtre qui s’adresse à tout le monde. En général on fait du théâtre parce qu’on a quelque chose à dire. On n’a pas quelque chose à dire à une catégorie de la population. Comme je le disais, le théâtre a une fonction sociale, il éduque. Quand on veut éduquer le pauvre qui n’est pas seul responsable de ce qui lui arrive, il faut s’adresser à tout le monde pour que l’impact soit total. Donc personnellement il y a un conflit avec ce concept de théâtre pour tous. Je pense que c’est en parlant de théâtre moderne, élitiste qu’on se trompe de cible.

Dekartcom : Pensez-vous alors que la 14ème édition du Fitheb a servi du théâtre pour tous ?
Claude Guingané : J’ai constaté que tous les soirs, au village du Fitheb, il a des spectacles d’attraction et de danse. Je crois qu’on aurait pu également diversifier en leur servant également du théâtre. C’est dans les quartiers populaires qu’on a le plus grand nombre de spectateurs. Quand j’invite une troupe, je ne l’invite pas que pour une catégorie de personnes, je l’invite pour que ‘’tous les Béninois voient le spectacle’’. Voilà. C’est pour cela que j’insiste sur le fait que le ‘’théâtre pour tous’’ doit être servi à tout le monde sans distinction de classe sociale.

J’ai aussi constaté qu’il y a des textes plutôt élitistes. Je prends l’exemple de « La tragédie du roi Césaire » qui, quand même est un texte de niveau intellectuel élevé. Il y a un travail d’adaptation, de traduction dramaturgique à faire pour qu’il soit accessible à tous. Il faut travailler tous les textes aussi intellectuels qu’ils soient. C’est de la responsabilité du créateur de faire en sorte que sa création soit accessible à tous, dans un langage simple.

Dekartcom : Ne pensez-vous pas que le créateur dans le but d’exporter son théâtre à l’international soit obligé de faire ce théâtre ‘’élitiste’’ ?
Claude Guingané : Oui, dans la mesure où effectivement, les créateurs ont tendance à travailler pour ce qui leur rapportent de l’argent pour vivre de leur art. Le créateur peut créer pour un festival qui est prêt à acheter un spectacle parce que c’est ce qui lui permet de vivre. Du coup la tendance a été de dire : « je travaille pour ce qui me rapporte ». Ce que je peux aussi comprendre. Tout le monde a le droit de gagner sa vie. Mais quand on tombe dans ces pièges, on cesse de créer pour son public local. Du coup je me questionne toujours. Je créé un spectacle pour quel public ? Quand je me réfère à ma définition du théâtre qui a une fonction sociale, je me dis qu’on ne peut pas non plus continuer à créer pour les autres alors qu’on vit avec un public qu’on doit conquérir tout simplement.

Dekartcom : Puisque nous parlons des concepts de théâtre, que pensez-vous de celui qu’on dit d’engagement ?
Claude Guingané : Je pense qu’il y a un contresens. Tout théâtre est un théâtre d’engagement. Même si vous voulez raconter la beauté de la nature, c’est un engagement. Il y a forcément quelque chose qui vous amène à dire que la nature est belle. Il y a toujours de l’engagement dans le théâtre même si ça fait rire. Après je ne dis pas que tous les spectacles créés sont des spectacles réussis.

Dakartcom : Prenant tous ces aspects en compte et pour avoir plusieurs spectacles à cette 14ème édition du Fitheb, dites-nous votre appréciation du théâtre béninois en particulier et celui africain en général ?
Claude Guingané : Le théâtre béninois tout comme le théâtre africain, parce que c’est pratiquement les mêmes thématiques qui y sont abordées, est appréciable. Je pense qu’au Bénin vous avez des gens extrêmement compétents qui font du très bon travail, qui ont de la rigueur dans le travail, l’écriture dramatique et d’excellents comédiens. Mais on a aussi vu des spectacles moins aboutis avec beaucoup de technicités à parfaire. Il y a un peu de tout en fait de façon générale. Il y a la question de la formation qui revient. Le Bénin a la chance d’avoir une école comme l’Ecole Internationale de Théâtre du Bénin (Eitb) qui forme des jeunes à ce métier là. C’est une chance parce ce qu’il n’y a rien de tel que de former les jeunes pour faire la promotion du théâtre. Le Bénin a tous ces outils là et je pense que le Bénin a toujours été un pays de théâtre malgré les difficultés. Mais les difficultés existent partout. Vous allez dans tous les autres pays et vous verrez aussi des difficultés. Ailleurs les comédiens n’ont pas du tout accès à la formation, ils apprennent sur le tas, ont du mal à trouver des ressources pour créer leur spectacle mais ils ont des choses à dire. C’est la triste réalité. Mais je dois dire qu’à cette 14ème édition, on a eu droit à une belle programmation, je me suis régalé avec les spectacles, j’ai également vu des danseurs extraordinaires au village du Fitheb, j’ai pris la peine de voir ce qu’ils étaient capable de faire. Donc oui il y a de belles choses dans le théâtre béninois. Il est un peu comme les autres théâtres africains, il est composé de professionnels mais aussi d’amateurs. Maintenant la vraie question c’est comment les acteurs seront capables de travailler ensemble pour structurer ce domaine-là. Parce que personne ne le fera à leur place et je le dis toujours ce n’est pas quelqu’un d’autre qui viendra le faire à leur place. Ça doit venir des acteurs béninois si on veut voir le théâtre béninois grandir plus et ça vaut pour tous les pays. Je vous dis ça parce que je viens du Burkina et c’est les mêmes problématiques. Ici on a été dans plusieurs espaces culturels appartenant à des privés. Ceux-là ont compris car l’Etat ne peut pas créer des salles partout donc il faut aussi des initiatives privées. Ce sont les acteurs qui doivent avoir l’intelligence de faire travailler les espaces ensemble pour que les spectacles puissent tourner avec des mécanismes.

Dekartcom : Avez-vous des recommandations pratiques à l’endroit des acteurs pour une plus grande émergence du théâtre africain ?
Claude Guingané: Il faut maintenir et renforcer la formation. Ne jamais perdre de vue l’importance de la formation. Le théâtre est un métier et ceux qui veulent en vivre doivent apprendre à faire du bon théâtre. La formation, elle est fondamentale. Maintenant comme je le disais, les acteurs de ce domaine comme les diffuseurs, les propriétaires d’espaces, les techniciens régisseurs, costumiers… Tous ces acteurs doivent pouvoir trouver des espaces pour parler de leur métier pour que les conclusions puissent les amener à fabriquer ensemble un théâtre béninois. C’est ça qu’il faut et si c’est fait, votre pays sera un pays de théâtre. Comment réfléchir pour amener le théâtre dans les autres villes, dans les autres provinces. Ne pas forcément attendre le Fitheb pour aller jouer à Parakou. Fitheb c’est tous les deux ans et entre les deux ans, est ce que je cesse d’être un acteur du théâtre. Voilà. Ce sont de vraies questions que les acteurs doivent se poser. Même si je n’aime pas l’autre, je dois être en mesure de travailler avec lui pour le bien du théâtre afin que le théâtre nous dépasse et transcende nos querelles personnelles.

Dékartcom : Quel bilan faites-vous de cette 14ième édition du Fitheb ?
Claude Guingané : C’est un festival de théâtre, j’y suis et je vois du bon théâtre. Pour moi le fitheb est réussi. Vous savez moi je fais toujours la différence, la part des choses. La distinction entre le confort de l’artiste dans sa chambre parce qu’il est dans un hôtel et qu’il mange copieusement puis je vois ce qu’il y a sur la scène. Vous pouvez mettre un milliard dans le Fitheb si les pièces ne sont pas de bonne qualités c’est mauvais. On est venu pour le théâtre et il faut reconnaître que le niveau des créations est majoritairement bon. Ça c’est déjà bien donc cette 14ème édition est une victoire. Néanmoins j’ai un petit regret parce que les salles sont restées parfois vides. On aurait aimé que les salles soient pleines parce que c’est de très bons spectacles. Mais là c’est plutôt des soucis organisationnels et ce n’est pas dramatique parce que si vous ne communiquez pas les gens ne viendront pas. C’est beaucoup plus des problèmes structurels, d’organisations internes. Mais comme c’est tous les 2 ans, faisons en sorte que les salles soient remplies pour les prochaines éditions.

Inès Fèliho

À l’occasion de cette nouvelle année, Nous vous souhaitons joie et bonheur pour vous et votre famille.
Agence DEKart s’efforcera à nouveau de faire sienne cette citation de Nicolas Poussin :
« Ce qui vaut la peine d’être fait, vaut la peine d’être bien fait »

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