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Entretien avec Violaine Lochu : « Je me considère comme une zone de transfert d’énergies. »

Hybride, performance, 30 min, 2017 ©Valérie Sonnier

Violaine Lochu, artiste performeuse d’origine française, explore la voix comme vecteur de rencontre et de métamorphose. Avec une pratique transdisciplinaire plutôt atypique qui lui confère d’ailleurs sa notoriété, la performeuse a recours à divers matériaux sonores et visuels comme canal pour s’extérioriser. Partant de l’exposition collective « Awoli » qu’elle a présenté avec le danseur béninois Marcel Gbeffa en début d’année à l’espace artistique Le Centre sis à Lobozounkpa (Bénin), cet entretien s’intéresse à sa démarche artistique, sa technique, ses médiums ainsi qu’aux motivations qui sous-tendent son travail.

Violaine Lochu, vous êtes Artiste performeuse et vos recherches s’accentuent généralement sur l’exploration du langage et de la voix. Voulez-vous bien partager avec nous la substance de votre démarche artistique ?
L’exploration de ma voix, c’est la base de mon travail depuis des années. J’aime la musique traditionnelle. J’ai appris à chanter en faisant des voyages avec mon accordéon en Italie, en Bulgarie, en Pologne, en Europe central mais en Italie surtout. AU même moment que je me formais de manière autodidacte, je faisais les beaux-arts. J’ai toujours eu une espèce de schizophrénie entre la tradition et le contemporain. Lorsque j’apprenais des chants, je cherchais des sons très particuliers. C’est donc une hybridation de ces deux choses qui fait ma voix aujourd’hui. Je peux chanter des chants traditionnels de certaines régions du monde en même temps que je m’intéresse énormément à la musique contemporaine. Je fais partie de la scène free jazz en France et de la musique expérimentale. Je donne régulièrement des concerts. Je suis sur plusieurs sphères. Ma voix, c’est vraiment un mélange de tout cela. Je vais chercher le plus aigu et le plus grave des sons où l’on se demande si c’est animal ou instrumental.(Elle mime des sons d’oiseaux et d’autres instruments à vent comme la flûte).

Vous étiez en début d’année au Bénin, plus précisément à l’espace artistique Le Centre dans le cadre de l’exposition collective Awoli. Déjà dites-nous, comment est partie l’idée de cette exposition collective avec Marcel Gbeffa ?
C’était dans la prolongation de mes recherches actuelles. A la base, je suis performeuse. J’utilise ma voix et depuis un moment j’interagis avec des objets aussi. Je cherche à créer des installations performées. C’est-à-dire des formes qui ne sont ni tout à fait de la performance ni de l’installation et qui sont en réalité une hybridation des deux médiums, d’un point de vue formel.

Madame V., la voyante et son double, performance 2015 ©Diaty Diallo

Pouvez-vous nous raconter un peu comment s’est passée votre résidence à Le Centre ?
J’arrive au Bénin avec tout ce que je transporte en tant qu’artiste. Etant donné que je travaille beaucoup par immersion et par imprégnation, j’ai passé du temps à tout observer les dix premiers jours. Je me suis imprégnée des matériaux qui étaient vendus, des odeurs, des gestes etc. Dans mes recherches, je m’intéresse beaucoup aux liens entre la parole, le geste, l’objet et notamment la divination. J’ai fait plusieurs pièces à cet effet dont Madame V en 2016. Lorsque l’on m’a parlé du Fa (science divination originaire du Nigéria) cela m’a beaucoup intéressé. Je suis donc allée faire deux consultations avec deux différents prêtres Ifa. Ce qui m’a évidemment passionné. Les chants, les rythmes, la parole, les objets etc., tout me parlait, me touchait et avait une résonnance assez forte. Ce sont des recherches formelles actuelles dans ma pratique théorique sur la divination et ma rencontre avec le Bénin pendant cette période d’immersion qui ont donné naissance au projet « Amour, tonnerre et femme hérisson »que j’ai présenté lors du vernissage de « Awoli ».

Performance Awoli avec Marcel Gbeffa et Violaine Lochu ©Tognissè Aziakou

Que pouvez-vous nous dire à propos de l’exposition Awoli ?
« Awoli », c’est une exposition duo avec Marcel Gbeffa. Le nom a surtout été choisi par la Commissaire d’exposition Marion Hamard (Directrice de l’espace artistique Le centre) et son équipe notamment Fortuné Agossa (Médiateur culturel) qui ont une bonne connaissance de la tradition. Ce titre a été plutôt choisi par rapport à la pièce commune que l’on a faite avec Marcel. Avec lui, nous avions fait une performance déambulatoire en créant une sorte de cercle magique autour de l’espace Le Centre. Awoli veut littéralement dire chemin de l’initiation et dans cette performance, nous avons en quelque sorte simulé cette pratique du culte Vodoun. Nous étions vêtus de vêtements reliés les uns aux autres qui font échos aux masques Egungun. Ce sont des vêtements déjà portés, chargés de leurs propres histoires et ensuite de l’action que l’on a faite. Au fur et à mesure que l’on parcourait l’itinéraire, nous les enlevions sur les routes et nous nous les offrions mutuellement. Ce processus s’est résumé en 16 mini performances parce qu’à chaque fois, l’on performait au carrefour.

Performance déambulatoire Awoli avec Marcel Gbeffa et Violaine Lochu ©Tognissè Aziakou

Vous avez fait des recherches et collectes d’informations avant d’aboutir à votre performance « Amour, tonnerre et femme hérisson ». L’on suppose donc qu’il y a une information en filigrane. Alors dites-nous, quel est le propos de de cette performance ?
A chaque fois que je fais quelque chose je ne sais pas exactement où je vais mais je laisse passer des choses à travers mon corps ou la matière. Ceci dans le sens où je me considère comme une zone de transfert d’énergies. Je n’ai pas de message précis à partager mais j’ai plutôt des questions: qu’est-ce que la divination ? Quel est le rapport entre objet, corps et voix ? Ensuite, il y a toute une fiction qui se crée puisque je m’inspire de mes collectes d’objets au marché, dans la rue… Je les amène sur une zone de fiction, une zone poétique où j’incarne un personnage. La question ici c’est : qu’est-ce que c’est que ce truc ? Est-ce-que c’est vrai, est-ce que c’est faux ? Qu’est-ce qu’elle cherche à nous dire ? Est-ce que c’est Occidental ou Africain ?
Mais en réalité, nous sommes sur un terrain de récits possibles. C’est une zone ouverte. Chacun peut lire les choses comme il l’entend.

Performance « Amour,Tonnrre,Femme hérisson » lors du vernissage Awoli ©Tognissè Aziakou

Divers objets ont été utilisés lors de votre performance « Amour, Tonnerre, Femme hérisson ». Ont-ils été choisis au hasard ou des critères précis ont dicté ces choix ?
Il y a seulement 1/3 des objets achetés. L’idée était d’aller au marché et de sentir les objets. Parfois, l’on est attiré par un objet sans comprendre exactement ce que c’est. Il peut être étrange mais l’on aime quand même la matière. C’est ce qui m’était arrivée une fois au marché. Je me suis retrouvée avec plusieurs objets qu’il fallait que je révèle. C’est ainsi que je me retrouve à dire sur une micro performance : « Azon, Okou, Vimanji nin yi » (maladie, mort et stérilité, allez-vous en !). Là par contre, il y a clairement un message en langue locale fon. Mais avant, il y a tout un processus d’expérimentation. Il y avait un prêtre fà qui est venu au vernissage et qui, à la fin de cette performance, m’a dit à quelle prière cela correspondait dans le Fâ (géomancie). Je crois que les choses ne sont jamais faites au hasard. C’est un énorme travail de recherche et de perception de choses sensibles. Chaque objet est choisi en fonction de ses qualités à entrer en interaction avec ma voix, mon corps et l’espace. Lors d’une autre micro-performance, je demande au public de me donner des pièces, puisque dans toutes les divinations au monde, il y a un rapport à l’argent. Autrement dit, qu’est-ce que tu donnes en échange du service que je te rends ? Sur les pièces, je mets une sorte de gèle rose de cheveux et comme le prêtre fà, je verse de la poudre sur l’argent. A la suite de cette action, je chante une sorte de berceuse à des objets que j’ai trouvés dans la rue (des coquillages, une tête de poupée…). Il y a quand-même beaucoup d’humour dans l’acte. Je parle d’un endroit futuriste dans le sens où, l’on est sur un territoire inconnu et que les matériaux ont été choisis pour leur singularité. Ce que j’en fais démontre qu’il y a vraiment un déplacement par rapport à leur usage quotidien.

Détails de l’installation « Amour,Tonnrre,Femme hérisson » ©Tognissè Aziakou

Lorsque vous tirez les cartes, vous lisez des phrases prophétiques ou des sentences.Y-a-t-il un rapport au spirituel ?
Lorsque je dis ou lis les messages aux gens, ils se demandent comment c’est possible. Ces phrases, je les ai simplement copiées. C’est que l’on appelle : l’effet Barnum. Barnum, c’est un monsieur qui organisait des foires aux Etats Unis dans les années 1930 et qui montrait des personnages singuliers : des femmes à barbes, des nains… Il faisait une sorte de divination foraine. Ses phrases correspondent généralement à tout le monde. Quand tu les dis à quelqu’un, il s’y retrouve forcément. C’est comme des phrases miroirs, des phrases dans lesquelles tout le monde se voit. Tout le monde peut se retrouver dans une phrase comme : certaines de vos aspirations sont irréalistes. Qui n’a pas d’aspirations irréalistes ?

La vraie question avec la science divinatoire c’est : qu’est-ce que tu cherches toi, dans l’horoscope ? Qu’est-ce que tu cherches quand tu vas voir la voyante ? Quand tu vas consulter le fà, que veux-tu savoir ? En fait, tu te cherches. Et tu vas voir que la parole agit comme un miroir dans lequel tu te rassures. Toi tu sais ce que tu veux. La personne en face va juste chercher ce que tu confirmes déjà. Ces personnes ont un mode d’écoute que l’on appelle la ‘’lecture à froid’’. C’est une technique qui est utilisée par les charlatans. Dès que tu arrives, ils regardent comment tu es habillé, comment tu te conduis, ta posture, ton horoscope… C’est des techniques de communication presque. Je me pose des questions en fait. Est ce qu’elle est vrai ou fausse ? Comment je l’a manipule ou ne la manipule pas ? L’on est sur un terrain artistique qui n’est pas vrai et en même temps, il y a la question : mais comment elle l’a su ? Le secret c’est que j’utilise des phrases qui fonctionnent. Je questionne l’aspect de la croyance et de l’abus des charlatans sur les gens qui vont les voir pour consulter. C’est aussi, ça la question de la performance.

Performance « Amour,Tonnrre,Femme hérisson » tirage de carte avec le public ©Tognissè Aziakou

Vous faites une performance où vous révélez des choses qui, pour les gens sont réelles sans être une prêtresse fà ou une voyante et vous dites utiliser les mêmes techniques que ces derniers. L’on est alors en droit de se demander si la science divinatoire n’est pas une supercherie ?
Nous sommes sur une zone d’équilibre puisque l’on ne sait pas si c’est vrai, si c’est réel, si c’est faux, si c’est une fiction ou un rêve. Je crée un espace qui est tangent et dérangeant. Mais à l’intérieur de tout cela, moi-même, je ne sais pas où j’en suis parce que je ne sais pas si j’y crois. Et je n’ai pas envie de le savoir non plus. C’est une manière manichéenne de voir les choses occidentales. Au Bénin, les personnes avec lesquelles j’ai eu le plaisir de passer du temps peuvent vivre sous plusieurs traditions. Ils ont plusieurs modes d’accès au monde. Ce n’est pas un seul mode d’accès. Tu peux croire en Dieu dans la religion Catholique et pratiquer le Vodoun. Les gens sont libres de dire qu’il pleut car il y a un phénomène climatologique ou que c’est Dieu qui a envoyé la pluie. Lorsque le ciel est très sombre mais qu’il ne pleut pas, tu peux aussi dire que c’est une météorologie locale qui a arrêté la pluie et ainsi de suite. L’humain vit tout le temps sous plusieurs niveaux de réalités. Ce n’est pas que c’est le vodoun qui a raison ou que c’est la religion catholique qui a raison. Tous ont raison et la vérité se retrouve entre toutes ces vérités. C’est pour cela que ce n’est pas manichéen. Personnellement ce qui m’intéresse le plus, ce sont ces zones grises oùl’on ne sait exactement où l’on est. C’est d’ailleurs pour cela que je n’ai pas de messages vraiment précis dans mes œuvres.

Violaine Lochu, performance « Amour,Tonnrre,Femme hérisson » ©Tognissè Aziakou

Pour les performances, vous avez incarnez un personnage assez curieux avec une tenue oscillant entre modernité et tradition :la couleur des cheveux, le maquillage… Que vouliez-vous signifier en assemblant tous ces éléments ?
Très souvent dans mon travail, je change d’identité. Je suis beaucoup de chose à la fois. Là c’est un personnage qui est arrivé et mes avatars n’arrivent jamais au hasard. Ils naissent en moi tous les jours progressivement. Je voulais incarner cette personne un peu divine, un peu extraterrestre, un peu étrange. Et j’étais au Bénin en tant que Yovo (blanc en langue fon). Ici, quand je sors dans la rue tout le monde me regarde. Je n’ai jamais vécu cela parce que c’est la première fois que j’arrivais en Afrique subsaharienne. La première fois que je suis sortie c’était un choc. Je n’ai pas pu tenir plus de 10 minutes au dehors. J’avais l’impression d’être une apparition, une extraterrestre. C’est une expérience très forte et tous les jours l’on me regardait comme si j’étais descendu d’un vaisseau. Les gens me disaient que je suis très belle, que j’ai de beaux yeux. Du coup je me suis dite qu’il faut que j’aille à fond sur l’aspect ‘’blanche, extraterrestre’’. J’ai donc décoloré mes cheveux. La question de la coiffure est très présente ici. Je n’avais pas des cheveux longs pour me faire des tresses et je ne voulais pas tomber dans le stéréotype de la Yovo qui va se faire des tresses pour ressembler aux Africaines non plus. C’était donc une manière de pousser mon trait occidental à fond que de me décolorer en blonde. Le bleu est une zone d’hybridation de toutes les couleurs ou tu n’es plus noire, blanche, jaune ou rouge : tu es bleu. Le bleu pour moi traduit ce personnage qui vient d’ailleurs. Le costume quant à lui a été fait par un tailleur local. J’ai eu du mal à trouver mon tissus parce que j’ai vu des tissus avec des planètes qui m’ont beaucoup plut mais cela faisait trop ‘’motif local’’. Tout en faisant référence à quelque chose d’ici, je voulais l’amener ailleurs pour que l’on ne sache pas où l’on est. C’est tout ce tissage qui m’a poussé à trouver ce costume argenté. L’argent m’intéressait parce que cela fait aussi penser aux astronautes. Je suis très baignée dans la science-fiction : tout ce qui est cinéma, soleil vert, toutes ces zones d’un ailleurs. Je m’intéresse beaucoup à l’afro futurisme. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’étais très contente de venir. Le futurisme, je l’utilise beaucoup dans mon travail car il me permet d’aborder des questions extrêmement complexes : qu’est-ce qu’une Yovo va chercher chez le Boconon (prêtre Fâ)? Qu’est-ce que cela signifie, qu’est-ce qu’elle va faire ?

Est-ce qu’au fond de moi, je ne suis pas en train de reconduire malgré moi une appropriation ?L’on est déjà dans quelque chose d’éminemment politique que d’être blanche et de faire une pièce sur la divination. Le futurisme me permet de traiter toutes ces questions compliquées en ne donnant pas de réponse. Le futurisme permet d’aborder des problématiques politiques collectives ou personnelles de manière biaisée comme si c’était un langage indirect. L’on dit les choses sans vraiment les dires parce que l’on a le droit de les dire.

Aimeriez-vous ajouter quelque chose à cet entretien ?
Je tiens à remercier très sincèrement l’équipe du Centre pour son accompagnement et son engagement pendant ma résidence. Ma première expérience au Bénin fut une rencontre puissante avec la spiritualité. Un bouleversement de mes repères sensoriels, une remise en question de certains de mes acquis intellectuels, une transformation de mon point de vue sur le monde. Ce fut, sans l’ombre d’un doute, une belle expérience. C’est d’ailleurs pour cela que je reviens avec un nouveau projet, toujours avec Marcel Gbeffa, le 16 décembre 2021 à l’Institut français du Bénin dans le cadre du festival Connexion.

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Inès Fèliho
Inès Fèliho
Rédactrice à Dekartcom

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