Réalisateur béninois, Idrissou Mora-Kpai. Ph/DR

Idrissou Mora-Kpai / Réalisateur béninois : « La Rencontre de co-production internationale est l’aspect le plus important d’un festival »

Idrissou MORA-KPAI est un réalisateur de films béninois vivant aux Etats-Unis. Il a réalisé «Si-Gueriki, la Reine-mère » coproduit par France 5 et sélectionné entre autres au cinéma du réel à Paris, au festival de Rotterdam, à la Viennale, et a reçu plusieurs distinctions dont le Bayard d’or du meilleur documentaire au 17ème Festival International du Film Francophone de Namur. Aussi son film «Arlit, deuxième Paris », a fait plus d’une cinquantaine de festivals dans le monde dont Berlin, Milan, Fespaco. Il a reçu une dizaine de prix dont celui du meilleur documentaire au festival de Milan, le Bayard d’or du meilleur documentaire au 20ème Festival International du Film Francophone de Namur. Un autre film très connu est « Indochine, sur les traces d’une mère » sélectionné entre autres au Festival de Busan en Corée du Sud, Cannes-Cinéma du Monde. Il a notamment reçu le Grand Prix du Jury au Festival du film engagé d’Alger, le prix du documentaire au FESPACO 2011. Idrissou Mora Kpai est aussi récipiendaire du prix Prince Claus en 2015 pour l’ensemble de ses œuvres et engagement artistique.

Ala 38ème édition du Festival International de Film de Durban qui s’est tenu du 14 au 24 Juillet 2017 en Afrique du Sud, il y a participé avec son nouveau projet de film « BORDER » sélectionné dans le cadre de Durban FilmMart. Cette rencontre de co-production internationale est l’une des plus grandes en Afrique en collaboration avec Rotterdam FilmMart qui donne l’occasion aux porteurs de projets de film de rencontrer des producteurs mais aussi des spécialistes dans le but d’améliorer le scenario et d’aider à la réalisation et à la production à travers des collaborations artistiques et de co-production.

« Border » le nouveau projet de film de Idrissou Mora-Kpai raconte l’histoire d’Abé et de Safurat, tous deux bloqués à la frontière pour défaut de document de voyage. Béninois et émigré au Canada, Abé est de route pour voir son grand-père mourant. Safurat, une chanteuse nigériane d’Afro-Soul part à Cotonou pour un concert. Ce qui a commencé comme une attente frustrante se transforme rapidement en exploration du lieu et en quête de sens, pour finir en attirance réciproque. « Border » est un drame romantique, une histoire d’amour dans un lieu improbable.
Notre collaborateur présent à Durban a discuté avec le réalisateur sur les acquis de sa présence et ses perspectives à travers cet entretien.

Dekartcomnet : Pour le public qui a vu beaucoup de films de Idrissou Mora Kpai, que pourrons-nous espérer de nouveau dans le film qui vient ?
Idrissou Mora Kpai : Pour un réalisateur, chaque film est une expérience nouvelle, un nouveau challenge.
J’ai fait des courts-métrages de fictions et des documentaires mais un long métrage de fiction est beaucoup plus compliqué à monter. Il faut prendre en compte le marché et les partenaires financiers. Point de vue sujet, le traitement n’est pas le même. Pour ce qui me concerne,mes intérêts sont restés les mêmes.Comme le cas de mes documentaires, « Border » met en scène ces petites personnalités dont on ne parle jamais et qui constituent la base de cette économie dont on parle du dynamisme. C’est l’histoire de ces Africains qui se battent tous les jours pour franchir la frontière afin de pouvoir nourrir leur famille, mais qui sont ignorés, voire méprisés par les pouvoirs politiques de nos pays.

Le film se concentre certes sur l’histoire d’amour entre deux personnes mais les petites vies qui constituent la toile de fond donnent une autre dimension au film. Border est un film joyeux qui offrira du bonheur aux spectateurs Africains.

Concrètement quel est l’impact de votre présence à Durban ?
J’ai fait deux rencontres prometteuses. Un producteur Canadien a exprimé son intérêt de produire mon projet. Il était important pour lui de savoir de quel pays je venais.

Le fait d’être originaire du Bénin compliquait les choses parce que notre pays n’a pas signé un contrat de co-production avec le Canada. Constatant qu’il hésitait, je lui ai dit que j’avais également la nationalité allemande. Là, il s’est intéressé à nouveau au projet, parce que le Canada a un contrat de co-production avec l’Allemagne. Voici un exemple de handicap qui bloque la jeunesse africaine, parce que nos responsables politiques n’ont pas eu l’habilité de signer de tels contrats. Si je n’avais que la seule nationalité béninoise, cela signifiait que je perdais une collaboration importante. Je laisse imaginer le nombre de jeunes africains qui ont des projets intéressants et qui doivent les ranger pour la simple raison qu’ils sont Africains.

Un vendeur Californien s’est aussi intéressé au projet. Un vendeur est important dans ce sens où il donne une plateforme à ton projet en l’incluant dans son catalogue. C’est lui qui se charge de la promotion du film à travers le monde, dans les festivals. Les vendeurs sont importants pour la visibilité d’un film et il est important de les impliquer déjà pendant le développement du projet.

Quelle est la vie que vous prévoyez pour votre nouveau film ? Comment vous le voyez dans deux ans ?
Je repars optimiste, parce que le sujet de « Border » plait beaucoup. Nous sommes en train de faire un travail préalable très nécessaire pour le succès d’un film. Pour faire un film dans de bonnes conditions, il faut s’y prendre très tôt. Il faut chercher des partenaires pendant qu’on est en pleine écriture. Après Durban, je me remettrai au travail de réécriture et de développement.

Le filmmart (la rencontre de co-production internationale de Durban) est l’aspect le plus important du festival, de tous les festivals d’ailleurs. C’est le côté le plus excitant, pour nous auteurs-réalisateurs, parce que dans le cinéma, avant qu’on ne parle de la projection d’un film, il faut d’abord réaliser le film. Il faut l’écrire, le faire financer, le tourner et prendre des dispositions pour sa commercialisation. Le festival représente la finalité. Avant qu’un film ne vienne à un festival, il faut qu’il soit bienfait, sinon il ne sera pas sélectionné.

Pour moi, une rencontre de co-production met en place les bases qui permettront au film de voir le jour. Depuis que j’ai commencé par travailler sur ce projet, c’est la première fois que je rencontre des professionnels qui me donnent leurs avis, qui attirent mon attention sur des aspects que je n’ai pas vus. Cela permet à l’histoire de prendre de l’ampleur, et me permet d’approfondir les conflits et d’avoir des personnages plus dynamiques, plus attachants.
Dans le domaine de la production, Durban FilmMart nous a mis en contact avec des professionnels venus de tous les continents. Chacun de ces professionnels recherche dans nos projets des aspects qui pourront intéresser les spectateurs de leurs pays. Parce qu’un film n’est pas destiné seulement à une nation, ou à une tribu. Un film doit pouvoir parler au monde entier. On part de quelque chose de spécifique mais en même temps, on s’intéresse au global.

Il y a également le volet commercial. Est-ce que mon film est vendable dans le pays du professionnel ici présent ? Voilà un peu comment les choses se présentent.

Quel est le budget de ce film ?
Le budget actuel du film est d’environ 800.000 euros. Ce qui est plutôt raisonnable pour un film comme « Border » qui a un nombre très limité de Setting (lieux de tournage).J’estime que ce budget peut être bouclé avec une collaboration internationale. Je suis surtout à la recherche des partenaires américains, européens, canadiens mais aussi africains.

La question qui revient souvent, est combien le Bénin met sur le projet ? Parce que je pars du fait que le projet est béninois. Il se joue au Bénin, avec des acteurs béninois et un grand nombre de techniciens de ce pays. Mais quand on regarde sur mon dossier de production, il n’y a rien qui indique une participation béninoise. Cet aspect est un handicap pour le projet. Une participation symbolique du pays d’origine d’un projet est toujours un coup de pouce important pour un projet de film.

La plupart des projets sélectionnés ici ont déjà une partie des financements de leurs pays d’origine. Dans le cinéma, les investisseurs aiment cela. Cette problématique de financement de base fut la raison pour laquelle mon projet n’a pas été retenu au marché de co-production du festival à Berlin qui exige une garantie de 10 à 15% du budget.

On s’est toujours demandé pourquoi nos films sont absents des grandes manifestations cinématographiques. La réponse est très simple : nous ne suivons pas le cheminement qu’il faut, nous ne mettons pas le temps et les moyens qu’il faut. Nous aimons brûler des étapes. Actuellement nos Etats ne montrent aucun intérêt à investir dans le cinéma, parce qu’ils y voient pas de revenus immédiats. Ils ont tort. Ils ont tort de ne pas voir le poids économique du cinéma dans les pays comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud. Cette économie du cinéma qui est aujourd’hui célébrée dans ces pays, ne s’est pas produite au bout d’un mois ou d’un an. C’est un mouvement qui s’est développé avec le temps et les retombées sont visibles au bout de 15 ou 20 ans. Mais il faut de la vision pour y penser. Le cinéma n’est plus un secteur à ignorer, c’est de l’emploi pour des millions de jeunes africains.

Réalisation : Espéra G. DONOUVOSSI / Durban 2017

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