Felwine Sarr au sujet de la restitution des biens culturels africains : « Agir bien plutôt que vite »

Economiste sénégalais, Felwine Sarr est investi, le 7 mars dernier, au même titre que l’historienne Bénédicte Savoy par le Président français Emmanuel Macro aux fins d’étudier les modalités pour la restitution à des pays africains des œuvres d’art actuellement en France. Et alors qu’ils doivent rendre leur rapport en novembre, ils sont tous les deux présents à la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar et ont participé au colloque inaugural. Felwine Sarr y a présenté, le 04 mai, une communication sur la problématique de la restitution des biens culturels africains.

La communication a duré moins d’une quinzaine de minutes et aura eu le mérite de présenter de façon claire la méthodologie mise en place pour aboutir au rapport qu’ils doivent déposer au Président français en novembre 2018. C’est à Felwine Sarr qu’il a échu le privilège de présenter à l’assistance présente ce vendredi 04 mai 2018 dans l’une des salles de conférences de l’hôtel Pullman de Dakar, les actions entreprises avec Bénédicte Savoy depuis qu’ils se sont vu confiés les charges d’étudier la problématique de la restitution des biens culturels africains.

En présence de plusieurs ministres en charge de la culture de l’UEMOA invités pour participer au colloque dont le thème central est « De la nécessité de refondation des politiques culturelles », Felwine Sarr a essayé de situer le contexte et les enjeux de cette mission à eux confiée par le président français. Pour l’Economiste, philosophe, musicien, éditeur et libraire, tout est parti du 28 novembre 2017 à Ouagadougou où Emmanuel Macron a évoqué lors de son discours la question de la restitution des biens culturels africains. « Le président français a alors manifesté sa volonté de procéder à des restitutions temporaires ou définitive d’œuvres du patrimoine africain présentes dans les collections nationales françaises et d’œuvrer à ce que les conditions de ces restitutions soient réunies d’ici 5 ans ».

Quelques semaines plus tard, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy et moi-même ont été chargés pour « réfléchir aux conditions de restitution des biens ». « Dans le préambule de la lettre de mission qui fixe le cadre de notre travail, le président réaffirme sa volonté de « lancer une action déterminée en faveur de la circulation des œuvres et du partage des connaissances collectives et des contextes dans lesquels ces œuvres ont été créées mais aussi prises et parfois pillées », explique le Professeur d’économie à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis au Sénégal.

« Ne plus faire du malheur des autres peuples l’ornement d’une patrie »

Revenant sur l’historique des demandes de restituions de biens, Felwine Sarr affirme qu’elle ne date pas d’aujourd’hui. Pour preuve, il cite l’appel lancé en juin 1978 par Amadou-Mahtar M’Bow, alors Directeur Général de l’Unesco « pour le retour à ceux qui l’ont créé d’un patrimoine culturel irremplaçable ». M. Sarr expose que déjà à ce moment, Monsieur M’Bow, citant l’historien grec Polybe, invitait les pays occidentaux à ne plus faire du malheur des autres peuples l’ornement de leur patrie. Car pour le dirigeant de l’Unesco, « restituer au pays qui l’a produit telle œuvre d’art ou tel document, c’est permettre à un peuple de recouvrer une partie de sa mémoire et de son identité, c’est faire la preuve que, dans le respect mutuel en nations, se poursuit toujours le long dialogue des civilisations qui définit l’histoire du monde ».

Plusieurs pays ont récemment demandé la restitution de biens appartenant à leur histoire. Il s’agit notamment du Nigéria, de l’Ethiopie et du Bénin. Sur le cas spécifique du Bénin, le conférencier a rappelé que ce pays de l’Afrique de l’Ouest a pendant longtemps réclamé un retour de ses biens culturels. Mais toutes ces demandes ont toutes été refusées si elles ne restaient pas sans suite.

En août dernier, à travers une ultime demande, le Bénin a fait savoir à la partie française que ces biens qu’il réclamait avait « une valeur patrimoniale, historique, spirituelle et constituent des éléments d’une transmission intergénérationnelle de la mémoire du peuple béninois ». Une demande qui recevra, en décembre 2016, une réponse de la France, qui tout en reconnaissant la justesse de la demande béninoise, lui oppose des législations en vigueur. « Un pas historique », conclut Felwine Sarr.

Capacité de conservation des œuvres ? Importantes mais pas déterminante

Pour ce qui concerne leur mission, l’économiste et l’historienne sont déjà à pied d’œuvre à en croire le premier. « La démarche que nous avons adoptée est de consulter toutes les parties prenantes de cette question pour en saisir les contours. Nous avons rencontré différentes personnes pour comprendre et déterminer les objets concernés afin d’en présenter l’inventaire et les lieux de provenance. Car, ce n’est qu’une cartographie des œuvres concernées qui nous permettre de présenter au président les critères de leur restitution », confie Felwine Sarr.

Dans ce sens, il affirme qu’une rencontre s’est tenue quelques jours plus tôt avec les conservateurs du musée du Quai Branly et de la Direction du Patrimoine du ministère français de la culture. « Nous avons fait le tour des questions que soulèvent ces demandes et qui sont d’ordre symboliques, philosophiques, techniques juridiques politiques », explique-t-il avant d’ajouter qu’à ce jour, les œuvres concernées et identifiées au musée du Quai Branly sont estimées à 70.000 dont près de 50.000 en provenance de la seule région de l’Afrique au Sud du Sahara.

Mais, dit-il, la question qui revient le plus souvent est celle de la capacité de conservation des œuvres une fois retournées à leur pays de provenance. Pour lui, la question ne devrait pas se poser en ces termes. « Cette inquiétude est importante mais pas déterminante et ne doit pas constituer la seule raison qui milite pour une non restitution. Il est évident que lorsque les œuvres sont présentes, la société s’organise pour leur conservation », argumente l’économiste citant en exemple le Bénin qui prévoit de rénover ses musées et d’en construire trois nouveaux.

Au final, estime Felwine Sarr, toutes ces propositions et ambitions des Etats seront discutées et étudiées avec eux lors des tournées qu’il mènera aux côtés de Bénédicte Savoy dans les semaines à venir. Des rencontres seront aussi organisées avec les acteurs culturels des pays concernés, des peuples directement identifiés et les professionnels du patrimoine culturel. L’objectif, le seul qui compte, étant, selon lui, d’agir vite et bien mais surtout d’agir bien plutôt que bien.

Eustache AGBOTON / Benincultures

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