Le Photographe Rodrigue Ako. Ph/DR

Entretien avec le photographe béninois Rodrigue Ako : «… partout où j’irai, je pourrai ramener une collection de photos pour montrer comment les gens vivent sur la planète »

Du 22 au 29 novembre 2019, l’espace hôtelier ‘’Maison rouge’’sis à Cotonou a abrité la toute première exposition du photographe béninois Rodrigue Ako. Photographe à la présidence de la République du Bénin, il est un passionné de ‘’l’instant’’. Malgré son calendrier très chargé, Rodrigue Ako s’amuse à transmettre de l’émotion à travers ses œuvres.Dans une interview qu’il nous a accordée, suite à la visite de l’exposition « Regards éphémères », l’artiste revient sur les particularités de cette expo et annonce son entrée dans l’arène de la photographie artistique. Lisez plutôt !

Rodrigue Ako, vous êtes artiste-photographe mais surtout photographe à la présidence de la République du Bénin. Il est donc évident que vous devez avoir un calendrier très chargé. Alors dites-nous, comment arrivez-vous à faire de la photographie artistique ?
Il est vrai que j’ai un calendrier très chargé. Mais quand je vais en mission, je sais que je dois faire si et ça à tel endroit. Du coup je trouve la manière de faire les photos dans ces intervalles de temps. Je fais donc mes photos sur la route. J’ai opté pour la ‘’route’’ afin que le travail n’influe pas sur ma mission de départ, en tant que photographe au service de la nation.

Pourquoi le thème « Regards éphémères » ?
Le thème « Regards éphémères », m’est venu tout de suite, quand j’ai décidé de faire l’expo pour plusieurs raisons. La première c’est la façon dont j’ai travaillé. C’est ma démarche artistique. Vous allez voir qu’il y a une série intitulée « Éphémères ». Et l’expo est née autour de cette thématique. De même, si vous avez bien remarqué pendant votre visite, il y a beaucoup de photo qui ont été prises au bord de la route. C’était mon choix artistique de visiter le Bénin, de photographier les gens mais de garder toujours la route comme ligne conductrice. Quand tu fais une route, les gens que tu rencontres, c’est très éphémère et ça vient de là. En tant que photographe qui aime photographier la vie, l’instant et le mouvement, tout va très vite. Capturer un regard qui est un temps, soit, très éphémère et en faire quelque chose d’intemporel, figé sur papier, est pour moi, une passion. C’est pourquoi toute de suite je me suis dit, je veux quelque chose d’éphémère. J’hésitais donc entre ‘’Rencontres éphémères » et « Regards éphémères ». Mais j’ai trouvé le premier trop classique. Par contre ‘’Regard’’, ça me parlait beaucoup plus parce que le regard c’est ce qui m’intéresse. Quand je prends la décision de photographier quelqu’un ça se passe dans le regard. Le mécanisme se passe comme ça chez moi. C’est ça qui fait d’ailleurs de moi le photographe que je suis aujourd’hui.

A en croire le texte explicatif de votre exposition, « Regards éphémères » est issue de la collection « Carnets de routes ». Dites-nous, de quoi s’agit-il concrètement ?
C’est un concept. L’expo « Regards éphémères » est effectivement issue de ma collection « Carnets de routes ». A travers ce concept, j’ai l’intention ou disons l’envie de montrer les gens qui habitent, pas loin des routes ou au bord des routes. Tout ceci parce qu’il me passionne de photographier comment les gens vivent dans les campagnes. Et tel que pensé et conçu « Carnets de routes » peut me permettre d’aller le faire au Togo, au Nigéria, au Japon ou en Russie… Ce qui veut dire que partout où j’irai, je pourrai ramener une collection de photos pour montrer comment les gens vivent sur la planète.

Cette exposition révèle le Bénin profond à travers 7 séries de photos. Quelles sont les villes que vous avez parcourues ?
« Regards éphémères » comprend effectivement 7 séries de photographies à savoirs : « Lacustres », « Claniques », « Intemporelles », « Éphémères », « Cycliques », « Pastorales » et « Portraits ». 90% de ces photos ont été prises dans d’Atacora. Vous avez les « Pastorales » et les « Claniques » qui ont été prises dans l’Atacora. Il en est de même pour les« Intemporelles » qui reflètent l’univers des Tatas Sombas. Les « Lacustres » dans les Aguégués et à Ganvié. Puis vous avez les « Portraits », les « Éphémères »et les « Cycliques » qui sont un mélange du Nord et du Sud Bénin.

Est-ce à dire que cette exposition est le Bénin en image ?
Non. Si je dois faire le tour du Bénin, du Sud jusqu’au Nord, je pense qu’il me faudra 5 ou 6 expositions pour y arriver.

J’ai remarqué que les œuvres de cette exposition sont majoritairement en blanc-noir. Alors dites-nous, pourquoi cette prédominance de la couleur ‘’Noir et blanc’’ ?
J’ai opté pour le ‘’Noir et blanc’’ juste pour plusieurs raisons aussi. J’ai essayé de montrer le Bénin des Béninois que j’ai rencontré sans fards, sans artifices. En tant que photographe, c’est un choix personnel. La couleur c’est bien beau dans une photo. Ça l’enrichit mais des fois, elle n’en a pas besoin. Il arrive que les couleurs empêchent l’accès à l’émotion. Pour moi c’était même un défi parce qu’à la base toutes les photos ont été prises en couleur. Chose que j’ai d’ailleurs adoré. Mais j’ai décidé, par la suite, d’enlever tout ce qu’il y comme couleur et de garder juste l’émotion pour que les gens puissent vraiment ‘’rentrer dans la photo’’. C’était le but. Au moment où j’ai pris la décision de faire cette exposition au mois de mai, je ne savais pas que ça allait être en noir et blanc. C’est seulement grâce à l’une des photos de la série « Cycliques ». Celle avec un homme et deux femmes sur moto où on voyait tout le mouvement, toute la vitesse qu’ils avaient sur ladite moto. Quand j’ai transmis cette photo en noir et blanc, j’ai eu le déclic. Du coup j’ai enlevé tout ce qu’il y a comme couleur et gardé juste l’émotion. J’adore l’émotion dans une photo. C’est peut-être pour ça que j’adore le regard. Et je pense que j’ai fait un bon choix.

Mais si tel est le cas, pourquoi avoir choisi mettre quelques œuvres de la série « Éphémères » en couleurs ?
Simplement parce que ces photos en Noir et blanc serait dommage. Là c’est des photos qui ont été prises à Djougou. Et c’est surtout l’équipe avec laquelle j’ai travaillé qui trouvait que ce serait dommage de ne pas garder ces photos en couleur. Parce qu’en noir et blanc on perdait la richesse des tissus et toutes les couleurs.Pour ces photos, j’ai fait le choix de me poser à un carrefour dans la ville de Djougou et le défis c’était : « moi je ne bouge pas et je laisse les choses se passer ! ». Et comme j’aime le dire aux jeunes photographes : « même quand tu as l’impression qu’il ne se passe rien, il se passe énormément de choses ». Des fois, je me pose à un endroit précis et j’attends qu’il se passe quelque chose. Et il se passe toujours quelque chose. A ce carrefour de Djougou, c’était vraiment un cocktail de couleurs, un feu d’artifices et pour un photographe ce n’est pas possible de laisser passer cette beauté.

Dans la série « Claniques »,il n’y a que des photos d’ensemble. Pourquoi ce choix ?
Ce choix parce que nous sommes au Bénin et nous sommes un peuple de clan. Nous sommes un peuple où on aime être ensemble. Ça a toujours été ainsi depuis des générations. Et la plupart des photos où les gens sont ensemble, souvent, ce n’est pas moi qui leur demande de se mettre ensemble. Instinctivement dès qu’ils voient l’appareil photo, ils se mettent tout de suite ensemble. Et pour moi, ça veut dire beaucoup de chose sur le peuple. Même si ce sont des enfants, cela illustre la force qu’il peut avoir entre les gens. J’ai toujours été adepte du concept ‘’ on est plus fort ensemble’’. Tu décides de prendre la photo d’un enfant et soudain il appelle tous ses copains puis ils te font la pose. Pour moi, c’est juste génial.

Vous en êtes à votre toute première exposition qui,selon les échos, a connu un franc succès. Quel est le secret de ce succès ?
Si j’ai réussi à faire une expo de cette envergure, c’est parce que j’ai été bien entouré et que je m’y suis pris 6 mois à l’avance pour bien la préparer.

J’ai bénéficié d’expertises et de compétences béninoises enrichies de conseils et d’appuis extérieurs. Il y a Léa et Diane Awunou de la galerie « Encadrements Design » qui m’ont conseillé sur le support et les cadres. Elles sont également intervenues dans le choix des photos. Cyrille Gandaho, un talentueux artisan et artiste-photographe, a fabriqué les caisses américaines.

Il y a aussi Keli Afanou de la société « K3-Prod » qui m’a apporté son soutien dès le début de ce projet et conseillé sur le choix des impressions et des supports. J’ai aussi eu la chance de bénéficier de conseils de connaissances et personnes extérieures qui ont enrichi ma réflexion et m’ont soutenu dans ma démarche artistique. C’est le cas par exemple des textes qui accompagnent les photos. Ce travail complémentaire d’écriture a été fait par une personne non Béninoise mais qui a une expérience de 15 ans en Afrique de l’Ouest dont 5 ans au Bénin. Quand je lui ai parlé du projet, ça l’a tout de suite intéressée. Je ne voulais pas des textes explicatifs des photos mais plutôt des textes qui parlent du Bénin, des textes qui créent de l’émotion et qui donnent envie d’aller au Bénin. Elle a donc travaillé avec moi au fur et à mesure que je préparais l’expo pour pouvoir les écrire. Il y a aussi la direction de « Maison Rouge » qui a apporté sa pierre à l’édifice ainsi que HBMC. Toutes ces personnes ont aussi mobilisé leurs réseaux respectifs. C’est un riche travail d’équipe et une très belle collaboration. C’est tout cela qui a fait que j’ai eu la chance de faire une expo aussi conséquente avec plus de 40 photos.

Quelle sera la suite de cette première exposition ?
C’est ma toute première exposition mais ce ne sera certainement pas la dernière. Déjà, à la fin de cette expo, on va lancer le site du concept « Carnets de routes ». On pourra y voir les photos de l’expo « Regards éphémères » mais aussi d’autres photos. J’ai déjà fait le ‘’Carnet de route Maroc’’ et j’ai bien envie d’en faire aussi pour le Togo. Le Nigéria m’intéresse beaucoup aussi, le Sénégal n’en parlons pas. Je n’ai pas envie que ça parte dans tous les sens non plus mais je veux que ça reste dans le concept.

Réalisation : Inès Fèliho

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